Sélectionner une page

Introduction

Dans la version du 7 juillet 2007 de la charte olympique, un principe fondamental est inscrit : « Toute forme de discrimination à l’égard d’un pays ou d’une personne, fondée sur des considérations de races, de religions, de politiques, de sexes ou autre est incompatible avec l’appartenance  au mouvement olympique ». Mon propos part de l’hypothèse que l’esprit sportif, tel qu’il est défini par l’Association Française pour un Sport sans Violence et pour le Fair-play (loyauté, équité, élégance, altruisme, franchise, respect, courtoisie), appartient aussi bien aux femmes et aux hommes. Il vise à vous convaincre que la prise de conscience à tous les niveaux des inégalités existantes entre les femmes et les hommes dans le domaine du sport, la réduction de ces inégalités dans les pratiques sportives et la prise de responsabilité, sont des facteurs essentiels à l’avancée de la culture de la démocratie dans le mouvement sportif et dans la société en général et au développement de l’esprit sportif.

1- Quels sont les constats ?

Les constats, en ce qui concerne les femmes dans le sport, portent tout d’ abord sur le poids de l’histoire et de la culture qui entraînent des inégalités persistantes. L’accès des femmes à la pratique sportive est très récent. Il est lié à la conquête de leurs droits civils, politiques, dont celle de la contraception, et au dépassement des préjugés coriaces sur la féminité. L’histoire du sport est en effet fortement marquée par la tradition militaire et les pratiques masculines. Comme l’écrit la sociologue Catherine LOUVEAU, « historiquement le sport a été construit par les hommes et pour les hommes »2.

Ainsi les femmes n’étaient pas admises aux Jeux de l’Antiquité et ne pouvaient même pas y assister sous peine de mort. Ceci  ne les empêchait pas de se réunir au jeu d’ERA, cette compétition de course à pied qui avait lieu à Olympie tous les quatre ans et qui leur était réservée. Quand Pierre de Coubertin propose, à la fin du 19e siècle, de rétablir les Jeux olympiques de l’Antiquité, il affirmait : « L’organisation d’une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte ». Les exclusions, les discriminations à l’égard des femmes dans les pratiques sportives visaient et visent encore dans certains pays, à priver les femmes de leur liberté de mouvement parce que leur corps est en jeu et que le sport est censé porter atteinte à la féminité. Pendant des années, les femmes devront s’embarrasser de jupes et de caleçons divers dans leurs pratiques sportives. Le tout premier meeting d’athlétisme organisé en 1861 à Vassar, un collège de jeunes filles de New York, se déroule à huis clos, derrière une haie de 3.65 mètres. En 1900, le comité accepte que six femmes participent aux Jeux olympiques, sur 1066 athlètes, dans les disciplines de tennis et de golf. En 1912, pour la première fois, une jeune anglaise, Eliane BURTON, portera un short d’athlétisme.

Aujourd’hui on peut dire que le sport féminin, contrairement à ce que prétendait Pierre de Coubertin, permet un spectacle aussi intéressant que le sport masculin. On retiendra par exemple, tout simplement, les images des derniers Jeux olympiques. Si nous sommes différents corporellement, pour autant, nous pouvons être égaux. Il existe bien une égalité de droit entre les femmes et les hommes, notamment dans les pays européens et en France, mais les inégalités de fait persistent. C’est ce que met en évidence la résolution du Parlement européen sur « Femmes et sport », adoptée le 5 juin 2003 qui considère que, « malgré la levée des interdits légaux à l’accès des femmes aux pratiques sportives, les femmes font toujours moins de sport que les hommes, se distribuent inégalement selon la nature des sports et demeurent sous-représentées dans l’encadrement sportif et la prise de décisions ». Par exemple, alors que les femmes représentent environ 52 % de la population française, on estime à 35 % la part de femmes licenciées dans les clubs sportifs. Le sport de haut niveau, l’encadrement sportif, les directions techniques nationales, les présidences de fédérations, les journalismes sportifs, restent à dominante masculine. Enfin, si l’on constate d’une façon générale, avec satisfaction, que le sport féminin augmente sans cesse dans ses effectifs, on sait aussi que l’âge de 14 ans est celui de la rupture sportive pour une majorité de jeunes, que ce soit des garçons ou des filles, et que cette déperdition est plus importante pour les adolescentes.

Les causes des différences dans l’implication des filles et des garçons dans les activités sportives sont souvent recherchées dans des déterminants biologiques. Il faut les rechercher dans l’éducation, l’élément culturel. Annick DAVISSE, pédagogue, ancienne formatrice à l’IUFM de Créteil, l’explique : « Tout le problème est que le défi, l’épreuve, l’affrontement physique sont à l’origine de la construction historique de nombreux sportsCe n’est pas d’une façon générale sur ces éléments que les jeunes filles et les femmes ont construit leur engagement et leur éducation. Ainsi, au volley, la plupart des adolescentes sont indifférentes au sort final de la balle, beaucoup de garçons du même âge jouent leur fierté à chaque point. Ce n’est pas du côté des moyens d’agir (neuronaux et hormonaux) que l’on trouvera l’origine dtels écarts, mais bien du côté des raisons d’agir, des mobiles, des motivations et in fine, du sens que prend pour le sujet cette forme d’engagement physique et des représentations de soi-même et des autres qui lui sont associées ».3

Il est enfin à noter qu’à peine 5 à 10 % des filles issues des zones urbaines sensibles osent pousser la porte des salles de sports. Le coût n’explique pas tout. Les éléments indicatifs et culturels freinent l’accès au sport des filles : peur de la famille de les laisser rentrer seules après les séances d’entraînement éloignées du domicile, sollicitation pour les travaux domestiques, non tolérance de la mixité, tension existante entre les garçons et les filles et ces dernières préférant se garder de quolibets « virils ».

2- Quels sont les enjeux ?

Pour qu’il y ait congruence entre l’esprit sportif et le développement de la culture de la démocratie dans le domaine du sport, il y a une priorité : passer de l’égalité de droit à l’égalité de fait pour toutes et tous dans les esprits et dans les actes. Le sport bien accompagné, bien appris, bien compris est un vecteur clé pour le développement de la démocratie et plus largement de la cohésion sociale. Pourquoi ? Le sport scolaire et associatif peut représenter un espace de liberté pour les filles et les femmes, pour les garçons et les hommes à tous les âges, une voie de réussite et d’émancipation et un moyen de résistance aux contraintes sociales et culturelles dont les stéréotypes. Selon leurs aspirations, un garçon peut pratiquer la danse sans être taxé de « femmelette » et une fille le football sans être taxée de « garçon manqué ». Le sport peut permettre aux filles et aux garçons d’accepter l’idée d’être égaux dans le respect des différences des corps et par là il peut jouer un rôle très important dans la prévention des violences sexistes entre les filles et les garçons, source réelle d’inquiétude aujourd’hui. Le sport peut jouer un rôle social pour éviter le repli identitaire et communautaire. La pratique sportive et plus largement l’activité physique, liées à l’hygiène alimentaire, sont favorables à la santé, au bien-être des personnes et au bien vieillir pour les femmes et les hommes, un investissement réel pour la société. Le renforcement de la participation des femmes à la prise de décision dans les instances sportives, avec en ligne de mire l’atteinte de la parité, est un gage de la démocratie, puisque la prise de responsabilité égalitaire entre les femmes et les hommes est tout simplement représentative de la population féminine et masculine existante. Les rôles importants qu’elles assument en matière d’éducation dans la vie sociale sont des atouts pour les associations qui ont du mal souvent à renouveler leur encadrement. Les responsabilités, l’engagement dont le bénévolat dans le domaine sportif participent d’une façon plus large au renforcement de la cohésion sociale où les femmes ont toutes leurs places.

3- Quels sont les leviers ?

Pour favoriser la réduction des inégalités entre les femmes dans le domaine sportif et en tirer tout le bénéfice au profit du développement de la culture de la démocratie et du renforcement de la cohésion sociale, les leviers sont nombreux et pluriels. Mais certains me semblent prioritaires, en particulier pour les professionnels du sport. J’en retiendrai quatre.

Première priorité : la formation des encadrants pour déconstruire les stéréotypes sexués et mieux répondre aux aspirations sportives à l’adolescence est essentielle. La résolution du Parlement européen adoptée en juin 2003 affirme « que la pratique sportive des filles et des garçons doit accepter le défi de fabriquer de l’égalité à partir de la différence des corps », alors que « l’adolescence marquée par la puberté est une période d’abandon significative de la pratique sportive chez les filles, en particulier lorsqu’elles sont issues de milieux défavorisés ». Pour Catherine LOUVEAU, sociologue, cette différence de sexuation et l’absence de sens pour les filles de contenus d’enseignement construits au masculin sont trop rarement pris en compte par les encadrants sportifs, adultes, qu’ils soient professeurs d’EPS ou issus du mouvement sportif. C’est un élément à prendre en compte dans la désaffection sportive des adolescentes. La négation de ces différences est une source de la reproduction des inégalités entre les femmes et les hommes. J’ajouterai qu’il faut que les encadrants sportifs interrogent leurs pratiques, qu’ils soient très attentifs à des clignotants d’alerte sur la baisse ou la non-fréquentation des filles dans une structure sportive et culturelle en particulier quand elle est financée par des ressources publiques qui doivent servir d’une façon égalitaire aux deux sexes.

Deuxième priorité : le choix des mots et du vocabulaire dans les différents documents d’information et de communication des professionnels du sport constitue une exigence. Il faut sortir de la référence masculine dominante ou neutre dans les différents documents d’information et de communication. L’utilisation systématique des mots « individus », « hommes » au sens générique, « jeunes », « genre humain », sans féminisation, marque l’exclusion des femmes. Les statistiques doivent être sexuées et les projets sportifs et éducatifs financés par les Contrats Urbains de Cohésion Sociale (CUCS) doivent faire apparaître des objectifs chiffrés non pas pour les jeunes en général, mais pour les filles et les garçons, étant donné que la mixité est essentielle dans les quartiers sensibles.  Un important travail est à faire au niveau des médias, notamment sur le battage médiatique autour des sportives et de leur physique, que l’on veut maintenant transformer en top modèles. Les professionnels de l’éducation sportive peuvent avoir là un rôle essentiel à jouer.

Troisième priorité : l’importance de la pratique du sport en milieu scolaire qui est un cadre positif pour les adolescentes. Les différentes expériences menées et les analyses des différents pédagogues soulignent  qu’il est plus facile pour les filles de pratiquer un sport dans cet environnement  avec des éducateurs connus et bien repérés par les familles.

Quatrième priorité : en raison du poids culturel déterminant dans la persistance de la situation inégalitaire entre les femmes et les hommes dans les sports, tous les projets pluriels qui visent à lutter contre les stéréotypes, à favoriser la mixité sportive, la parité dans la prise des responsabilités, l’encouragement des filles et des garçons à pratiquer des sports non traditionnellement féminins ou masculins sont les bienvenus.

Conclusion

En conclusion, je dirais que pour que l’esprit sportif soit en harmonie avec le développement de la culture de la démocratie dans le domaine du sport et dans la société en général, et conformément à l’esprit sportif défini par l’Association Française pour un Sport sans Violence et pour le Fair Play, il faut encourager les professionnels du sport, à tous les niveaux, à « chausser » dans leurs activités, « les lunettes du genre », pour tendre à créer des situations égalitaires entre les femmes et les hommes avec des objectifs, des méthodes et des indicateurs adaptés.  On a dit l’importance de la définition des mots, je vous donne celui du genre : « Concept qui se réfère aux différences sociales acquises entre les femmes et les hommes et qui met en évidence le fait que les rôles masculins et féminins ne soient pas définis par le sexe, caractère physiologique. Il se traduit par la construction sociale d’identité sexuée, attribuant des valeurs, des responsabilités et des obligations distinctes aux hommes et aux femmes. Les rapports sociaux de sexe évoluent dans le temps et en fonction des différentes cultures ».

Annie GUILLERME