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Introduction

Depuis que les sciences sociales se sont développées, tant par le nombre d’étudiants et de chercheurs que par leur médiatisation, elles touchent désormais un public de plus en plus large. On peut s’en féliciter. Les sciences de l’homme et de la société éclairent les citoyens sur le fonctionnement de la société et les relations sociales. On peut même déplorer qu’elles ne soient pas suffisamment interrogées, et s’inquiéter qu’elles soient menacées dans leur existence institutionnelle. Mais cette vulgarisation des sciences sociales ne fait pas forcément de chacun un chercheur averti, c’est-à-dire un homme ou une femme capable de poser continuellement des questions à l’évidence. Les propositions de la science sont parfois transformées bien qu’elles soient souvent considérées comme définitives alors que les représentations sur les relations sociales et les cultures demeurent, en dépit de l’apport de la sociologie, de l’ethnologie ou de la psychologie sociale. Il est d’usage de se servir de catégorisations parfois simples pour décrire une société ou une culture et établir des correspondances souvent manichéennes. Aux représentations du sens commun se substituent des représentations scientifiques plus ou moins maîtrisées. Ainsi, les relations sociales intergénérationnelles sont-elles l’objet d’un mélange de représentations sociales et de données de l’investigation scientifique toujours provisoires mais considérées à tort comme définitivement établies.

Ce texte porte sur les comportements juvéniles et les regards que les plus vieux portent sur la jeunesse. Très schématiquement, les vieux sont abandonnés de tous dans des maisons de retraite alors qu’ils méritent toute l’attention, la reconnaissance et l’affection des plus jeunes, les jeunes, eux, et les très jeunes surtout, sont source de désordre et d’irrespect, voire de violence. Dans les médias, dans les écoles et dans les foyers, on parle de plus en plus d’une montée des actes violents à l’école et dans la rue, du désœuvrement de la jeunesse, de leur inactivité « mère de tous les vices », de la perte des valeurs, clichés qui deviennent vite les caractéristiques générales représentant les jeunes aux yeux de leurs aînés qui ne manquent pas de s’inquiéter de l’avenir de la société. Il y a d’ailleurs une graduation dans l’appréciation de l’autre. Ainsi, si les 40-60 ans et plus déplorent surtout le comportement des jeunes de 20 ans, ces derniers confrontés aux adolescents et pré-adolescents s’étonnent de leur violence verbale et physique, à l’instar de cette jeune voisine de 19 ans animatrice dans un centre de loisirs d’une petite commune de Bretagne qui pense que les corrections et les « claques » seraient un bon remède à cette dérive. Elle s’étonne devant le comportement des enfants qu’elle a eus en charge : « On n’était pas comme ça, nous » en s’excusant un peu et en s’étonnant  de parler comme un vieux.

Désir de reconnaissance

Il semble en général que tout ce qui est plus jeune que soi est dangereux, irrespectueux, mal élevé et difficilement contrôlable. Tout cela n’est pas nouveau, nous le savons bien, mais sans toujours vouloir le reconnaître2. En effet, proche de la quarantaine ou de la  cinquantaine et après bien des épreuves pour comprendre le monde et y faire sa place, comment ne pas oublier qu’on a été jeune sinon pour se souvenir des « bons moments ». Pour arriver à ce que l’on est pour soi-même et pour les autres, il est inconcevable que l’on ait été aussi peu respectueux des règles de la société et des plus âgés que soi. Chacun pense et est assuré qu’il représente un modèle de politesse et de respect des autres et qu’il en est remercié par la considération qu’on lui porte à présent. L’homme oublie vite. Et même s’il reconnaît avoir parfois commis des erreurs et fait quelques bêtises, c’était selon lui dans un esprit de jeu et dans un certain respect des plus âgés qui ne lui en tiennent pas rigueur et l’acceptent aujourd’hui comme un adulte à part entière. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Tout individu, jeune ou âgé, a un besoin impérieux d’être accepté au sein de son environnement social. Notre vie, de la naissance à la vieillesse, n’est qu’une quête de reconnaissance, comme nous l’expliquent sociologues et philosophes, notamment Axel Honneth, philosophe et sociologue allemand. Etre reconnu à la fois dans sa singularité et dans la ressemblance aux autres qui nous entourent est une nécessité fondatrice de notre identité individuelle et collective, dans un processus dialectique sans fin (dialectique des antinomies telle que la formulerait Proudhon). Façonné à la fois par le groupe et par sa personnalité propre, l’individu apporte au groupe les éléments de son identité et le groupe lui renvoie une identité en l’acceptant en son sein. Les relations sociales, faites de conflits et d’ententes, d’accords mais aussi de malentendus perpétuels, ne sont qu’une quête inachevée de reconnaissance par les autres et des autres, reconnaissance qu’il faut toujours consolider et alimenter et qui permet à l’individu de combler son plus cher désir narcissique, celui de s’accepter à ses propres yeux, grâce à l’estime que les autres lui témoignent. Or, nous savons depuis le philosophe Alexandre Kojève puis les psychanalystes, que le désir est désir du désir de l’autre. Toutes les formes du désir s’affirment dans la recherche de la reconnaissance positive de soi grâce au regard positif des autres. Ce que l’autre veut nous est, dans certains cas, plaisant, voire plaisir. Celui qui peut combler le désir de l’autre est tout puissant et jouit de ce pouvoir. Si on ne se reconnaît pas dans l’autre, on le rejette ou en tout cas on l’ignore. Pour Nietzsche, tout objet du désir est objet symbolique de la puissance même du désir et du désir comme puissance d’être et d’agir. Ainsi le désir humain est démesuré au point de faire parfois de la violence une jouissance en soi, comme nous allons le voir, plus loin, dans la mise en spectacle de l’échange d’images violentes.

Assis dans sa position, l’homme mûr ne saisit pas toujours le sens des actes ou des goûts des plus jeunes qui, eux aussi, ont besoin de reconnaissance pour forger leur personnalité individuelle et sociale. D’ailleurs, les jeunes ne sont pas les seuls à chercher à être reconnus des autres. A tout âge de la vie humaine, l’individu mais aussi les groupes plus ou moins larges (associations, partis, nations, etc.) ont besoin du regard des autres, qu’il soit bienveillant, flatteur ou au contraire réprobateur. Quels que soient les actes, les paroles, les modes et aussi les objets favoris d’une génération, ils sont des vecteurs de ce processus d’identification, car l’identité psychique et sociale comme le montrent Freud et les psychologues sociaux est un processus, un va-et-vient entre l’un,  les autres et l’Autre. La reconnaissance sociale passe par la parure et la possession de symboles. De plus, d’un point de vue sociologique, le fait de posséder un objet de marque ou de haute valeur financière, technologique ou symbolique offre à celui qui le détient la possibilité de bien se placer sur l’échelle de la distinction et de la socialisation. Pour un enfant, depuis toujours, montrer son vélomoteur neuf, sa montre ou son MP3 à ses camarades, c’est prouver qu’il n’est pas sans argent, que ses parents ont pu le lui payer et qu’ils appartiennent aux classes sociales « normales », voire favorisées.

Ainsi, dans ce court texte fondé sur l’observation quotidienne d’adolescents en et hors milieu scolaire, nous allons essayer de distinguer certains comportements actuels des jeunes et des tout jeunes comme des composantes anthropologiques des relations sociales, même si la sagesse qui sied à nos âges nous commande de définir les limites du tolérable et de l’acceptable. Si, comme on le répète souvent, la violence juvénile et scolaire se manifeste de plus en plus et de manières nouvelles3, il faut plutôt chercher ce qui en est le moteur pour, par-delà les peurs, éviter que ce moteur ne s’emballe.

Marchandisage et mise en spectacle de l’identité

Acceptons donc l’hypothèse que les relations sociales soient nourries de lutte pour la reconnaissance identitaire. Nous constatons que les jeunes sont en proie à une quête de reconnaissance identitaire qui se manifeste aujourd’hui par l’usage effréné des moyens de communication audiovisuels et des signes distinctifs qu’offrent les grandes marques de vêtements ou d’autres objets. Il faut à ce duo ajouter un troisième terme. Le sociologue Gérard Prémel me rapportait récemment l’intuition de son jeune ami philosophe Armel Jorion pour qui le développement des comportements juvéniles que nous pourrions déplorer passe par un marchandisage4 de la reconnaissance identitaire. Pour être reconnu aujourd’hui lorsqu’on a 10, 15, 20 ans (ou plus…), il faut porter telle marque réputée de vêtements ou de chaussures et posséder le téléphone portable ou le MP3 le plus en vogue sur le marché, c’est-à-dire le plus techniquement sophistiqué et le plus onéreux. L’idée d’Armel Jorion est intéressante et peut conduire à réflexion. Elle interroge sur cet intérêt grandissant qu’a la jeunesse pour les produits de consommation de marque. Plus la marque est prestigieuse, plus l’objet a de la valeur financière et symbolique. Les jeunes sont de grands consommateurs de cette valeur symbolique qui leur permet d’affirmer leur entrée dans le monde du groupe et dans le monde plus large qui est aussi celui de la consommation de masse. A cette idée j’ajouterai celle de mise en spectacle de la reconnaissance identitaire qui vient compléter et développer l’idée de marchandisage. Là où la recherche de reconnaissance se fait traditionnellement entre-soi, selon des modalités différentes en fonction des cultures, des époques et des lieux (qui pourrait peut-être, dans certaines sociétés, être résumée par le concept de distinction tel que l’a développé Pierre Bourdieu, ou illustrée ailleurs, par exemple, par la parenté à plaisanterie des sociétés dites traditionnelles), la recherche de reconnaissance et d’appartenance au groupe est aujourd’hui souvent mise en spectacle sur les scènes télévisées ou cinématographiques mais aussi dans la vie quotidienne des jeunes grâce aux technologies nouvelles que sont les MP3, les téléphones portables ou encore les lecteurs CD et DVD. Il faut noter néanmoins et tout de suite que le phénomène n’est pas nouveau et qu’il est même plus ancien qu’il n’y paraît. N’était-il pas important, dans les années 1950 ou 1960, de posséder un vélomoteur de marque Solex, un électrophone du dernier cri, de lire Salut les copains, d’écouter les chanteurs en vogue ? Dans les années 1980 me semble-t-il sont apparus les baladeurs (walk-man), portés autour de la taille, mais aussi le pull marin ou la vareuse traditionnelle empruntés aux marins pêcheurs par les amoureux de la voile ancienne. On pourrait faire un inventaire de tous les objets et signes distinctifs qu’arborent les jeunes depuis toujours pour se faire reconnaître (j’allais oublier le célèbre Jean’s !)

Cependant, ce qui caractérise les signes et objets des années 1990-2000, lecteurs de CD, MP3, téléphones portables et autres objets, c’est qu’ils permettent des échanges nombreux et immédiats des signes fondateurs de l’identité individuelle et collective. Ils sont très performants, réduisent les espaces spatio-temporels et sociaux et facilitent de façon fulgurante les contacts et les relations. Le téléphone portable que possèdent de nombreux enfants et adolescents est un vecteur de contacts entre pairs et un ciment du groupe5. Ce qui ne signifie pas que ces relations soient plus solides et perdurent et la réalité du phénomène peut aussi être masquée par l’illusion. Néanmoins, le téléphone portable par exemple est un objet de grande importance dans la construction de l’image de soi et de l’identité individuelle et collective. Il faut pour un adolescent ou un jeune adulte en posséder absolument un. De plus, il permet de transmettre des images prises sur le vif, donc d’enrichir considérablement l’échange des univers de chacun ou de chaque groupe, et cela en quelques secondes. On peut alors accéder à l’autre sans transition, rentrer dans sa vie, sa personnalité, connaître ses amis, les rencontrer à son tour, ou les éviter, cela avec facilité et rapidité en envoyant sa photographie, celle d’une fête entre copains ou celle d’un intérieur de maison ou de sa chambre à coucher. Le monde physique, social et affectif, qu’il faut conquérir, n’est plus inconnu, apparemment facile  d’accès mais aussi rapidement dévoilé. Il est alors, croit-on, plus aisé de dire qui l’on est pour se faire accepter par les autres que l’on découvre en quelques pressions de touches numériques. Les constructeurs l’ont bien compris et développent une multitude d’innovations quasi quotidiennes pour améliorer leurs produits vers plus de technicité, de facilité et de vitesse de communication. C’est l’aspect marchandisage de la production des technologies de communication qui utilise à souhait ce besoin de reconnaissance. Quant à l’aspect spectacle, c’est d’abord le fait de posséder un appareil de marque renommée que l’on va s’approprier rapidement et qui fait presque corps avec celui qui le possède et lui donne du prestige, comme la DS Citroën décrite naguère par Rolland Barthes. Il suffit de regarder une foule ou un groupe et de compter le nombre de personnes qui regardent, écoutent ou manipulent de façon répétitive leur téléphone mobile pour mesurer l’ampleur du phénomène.

Cet aspect est aussi celui de l’échange de sons et d’images que l’on est fier de posséder et de transmettre, surtout s’ils sont extraordinaires, ou interdits. L’impact, néfaste à bien des égards, de ces images réside dans leur réalité. Ces images que se transmettent les collégiens et les lycéens par téléphones portables peuvent être construites mais, ce qui est plus grave dans certains cas, elles peuvent être réelles. C’est le fameux phénomène du happy slaping. A l’origine, c’est donner gratuitement une claque et s’en amuser. Scènes de violence ou de viol deviennent alors de simples images par le fait qu’elles sont immédiatement abordables et de façon incontrôlée, impunie, acceptée de tous. Les posséder et les transmettre permet de refouler la honte et la peur, de contourner les règles et les interdits puisque l’échange est secret et personnel. Le téléphone portable est en effet un objet personnel, autorisé, dans lequel on peut enregistrer les images et les messages que l’on veut. Lorsqu’il fallait jadis se cacher et faire preuve de ruse pour échanger des revues pornographiques entre copains, il y avait un risque de se faire prendre et réprimander par le surveillant général. Aujourd’hui, le conseiller principal d’éducation ne voit rien de ces échanges puisqu’ils se font dans la cour, dans les couloirs de l’établissement ou même dans la classe à l’insu du professeur et il pourrait être traduit en justice pour avoir lu les messages et regardé les images contenus dans le téléphone portable d’un élève ou même avoir confisqué l’objet. Les jeunes ont donc tout loisir d’échanger ces images, de les regarder, d’en rire ou d’en avoir peur. Dans un collège de Bretagne, tout récemment, une bagarre a été filmée sur téléphone portable et les images se sont paraît-il vendues 5 euros. Mais ces images restent non verbalisées et conservent alors toutes leurs caractéristiques violentes. Et plus elles sont violentes, plus elles offrent à celui qui les possède et qui les échange prestige et force de reconnaissance, pouvoir de contrôle sur le désir de l’autre, de la manière la plus simple qui soit.

Banalisation de la violence ou mise en commun de référents culturels

On peut donc à mon avis avancer l’idée, largement partagée, que ce qui caractérise la violence juvénile ou scolaire, c’est sa banalisation, par sa mise en spectacle. Je me souviendrai longtemps de cet élève de troisième de collège que j’ai surpris un matin à montrer des images à un groupe de camarades. Elève « sans problème », il ne comprenait pas en quoi les images de viol, de scènes pornographiques et scatologiques et d’agressions gratuites qu’il avait enregistrées sur son téléphone via Internet pouvaient paraître horribles aux adultes du collège qui les avaient découvertes. Pour lui, leurs vertus résidaient dans le fait que tout le monde les connaissait, les regardait, les échangeait et que ce n’étaient que des images sur un téléphone, « que c’était pour rire ». Soupçonné voire accusé par les adultes de tous les maux et de toutes les perversions, il se défendait timidement en affirmant que jamais il ne commettrait de tels actes. Il ne savait pas expliquer ce qui lui plaisait dans cette débauche de violence et de pornographie. Rien sans doute. Mais il possédait ces images comme les autres élèves, tout comme jadis un garçon était fier de posséder une fronde ou des billes, une fille un élastique ou des cerceaux, et de les partager avec les copains et les copines dans le jeu. Cet élève a été traduit en conseil de discipline. De la même façon, ni Laure, ni Pierre, ni Gwladys n’ont compris la gravité de leurs actes lorsqu’ils ont filmé et envoyé aux copains par téléphone portable une scène de violence et d’agression sexuelle dans une cave d’une cité. S’ils savaient bien que cela était violent, ils se demandaient en quoi nous, les adultes, nous pouvions le leur interdire. Ils ont été traduits en justice. L’école, de son côté, a tenu à marquer son indignation et sa préoccupation en leur interdisant, dans un souci éducatif réel, l’usage et la détention de leurs téléphones mobiles dans l’enceinte de l’établissement scolaire. Nonobstant, pour l’adulte, il s’agit là d’une banalisation de la violence et de la perversion qu’il ne parvient pas à s’expliquer. Comment peut-on en effet filmer le viol d’une copine et le transmettre à d’autres adolescents avec autant de cynisme et d’indifférence ? Comment peut-on traiter sa professeure de « sale pute » ou la frapper ? Tout semble avoir perdu du sens pour ces jeunes, tout paraît si banal aux yeux des adultes.

Pour comprendre un peu mieux cette banalisation des actes violents ou des incivilités, il faut peut-être replacer le mot dans son parcours sémantique et étymologique. Banal, à l’origine, c’est « ce qui est commun aux habitants d’un village » (vers 1286). Le sens que prendra le mot pour désigner un manque d’originalité n’apparaît qu’en 17786. Si on retient le premier sens du mot banal, la banalisation de la diffusion d’images violentes ou pornographiques, du MP3 ou du vélomoteur, mais aussi d’images des joueurs d’une équipe de football ou d’une soirée entre copains, renverrait donc aux moyens de socialisation au sein du groupe de pairs, à travers des objets communs que l’on partage entre membres d’un groupe ou d’une classe d’âge. C’est là semble-t-il qu’il faut chercher cette insupportable et pourtant réelle banalisation de la violence verbale et physique de la jeunesse contemporaine. Car si l’on accepte l’idée que les jeunes ne sont pas plus pervers et irrespectueux qu’il y a dix, cent ou mille ans – pourquoi le seraient-ils, et s’agit-il vraiment de perversion et d’irrespect ? – il faut comprendre qu’en l’absence de repères idéologiques et politiques fondateurs, dans une société de plus en plus inégalitaire et offrant peu de perspectives, les jeunes partagent ce qu’on leur offre, ou plus exactement ce qu’on leur vend. Filles dénudées et lascives ou provocantes, crimes et viols, meurtres et corps mutilés, insultes et grossièretés sont leur quotidien culturel que leur vendent les médias et les références qu’ils ont à partager pour montrer au groupe qu’ils partagent les mêmes loisirs, les mêmes films et les mêmes musiques, les mêmes valeurs et ainsi obtenir des autres la reconnaissance indispensable à leur socialisation.

Si l’impact de la médiatisation de la violence sur les jeunes reste difficile à évaluer, il n’en demeure pas moins qu’elle marque les esprits et génère une grande confusion entre la fiction et la réalité. Paul est un élève de classe de seconde, tranquille et « bien élevé ». Un jour, il est surpris en pleine bagarre par un professeur qui tente alors de s’interposer. Paul se calme mais refuse de parler au professeur et s’éloigne en marmonnant quelques insultes. Identifié par le professeur, il doit rédiger une dissertation sur le respect et sur la violence. Paul s’exécute et rend une copie dans laquelle il dit que le respect doit être à double sens et qu’il « aime la violence parce qu’elle est partout et qu’il faut vivre avec », même si elle est condamnable. Le professeur est choqué et me demande de rencontrer l’élève. Après une heure de discussion, je m’aperçois que Paul confond les choses d’une part, et que d’autre part il n’a pas su s’exprimer. Pour lui, la violence n’est pas souhaitable mais elle domine le monde. Ce qu’il aime, c’est sa représentation dans les films et les jeux vidéo.

Ces référents culturels que sont les films violents et jeux de violence rapportent beaucoup d’argent aux promoteurs de culture et de loisirs. Ce ne sont à mon avis pas les jeunes qui manquent de valeurs et qui sombrent dans la plus abjecte des banalisations. Mais pourquoi les jeunes se laissent-ils prendre au piège du marchandisage avec autant de facilité au point de banaliser l’horreur et de la rendre quotidienne ? Pour comprendre ce goût pour l’horreur, il faut peut-être avancer l’idée d’une nouvelle configuration psychologique des jeunes qui se substituerait à celle de leurs parents. Dans un texte intéressant, le pédopsychiatre A. Lazartigues démontre que les changements de la conjugalité, désinstitutionalisée et précarisée, et de la parentalité, engendrent de nouveaux comportements sociaux et psychosexuels et de nouvelles pathologies chez les enfants et les jeunes. Il formule en conclusion l’hypothèse d’une nouvelle personnalité de base qui, prenant la suite de la personnalité de type névrotique, s’orienterait vers la dépendance et le registre pervers narcissique qui produiraient des adultes « bien intégrés socialement, au cynisme efficace, opératoire, ne s’intéressant à l’autre que dans la mesure où il peut leur être de quelque utilité »7. Les jeunes dont nous parlons relèvent-ils de ce nouveau modèle psychique ? Une étude sur le long terme nous le dirait peut-être.

Conclusion

Dans le monde contemporain qui se caractérise par une hostilité de plus en plus grande pour l’individu et les groupes défavorisés, il devient de plus en plus difficile de trouver sa place. L’école n’est plus un vecteur d’intégration aussi simple qu’elle a pu l’être pour certaines classes sociales ou pour l’ensemble de la société. Elle ne jouit plus du même prestige et n’est plus le seul instrument de la transmission des savoirs. La reproduction a laissé la place à l’exclusion du système scolaire et social et si ces lignes pourront paraître bien banales elles aussi, elles n’en traduisent pas moins l’amère réalité sociologique de nos sociétés contemporaines. Je ne développerai pas ici. Je constaterai simplement et reprendrai l’exemple de la fronde. Il y a encore peu d’années, il fallait souvent posséder un superbe lance-pierre pour appartenir au groupe des copains. On apprenait à le confectionner, avec les conseils des autres, du père, du grand frère, des amis ; on choisissait le bois, le cuir, l’élastique et il fallait ensuite rivaliser d’adresse et de ruse pour viser entre copains les carreaux de l’école, les lampadaires près de l’église ou les membres du groupe adverse ou de l’autre école du village. Aujourd’hui, le lance-pierre est remplacé par le MP3, le téléphone portable, la Playstation, les jeux informatiques, objets et techniques qui sont partagés non seulement avec les pairs du même âge mais avec tous les membres de la famille ou du quartier, voire du monde via Internet. De la fronde au MP3 ou au téléphone portable, le but reste le même : les posséder et les utiliser permet de communiquer avec les autres et de faire sa place parmi eux, avec eux, d’établir des relations sociales de proximité, par connivences, en partageant les objets, les rituels et les symboles qu’ils véhiculent. Ces objets remplissent le rôle primordial de création du monde social basé, comme le montre l’anthropologue Marc Augé dans son livre Pour quoi vivons-nous ?, sur le besoin d’échanger avec les autres humains des choses, des histoires, des paroles et des sentiments. Se faire reconnaître, quels qu’en soient les moyens, pour vivre et exister avec les autres, pour satisfaire son désir d’être qui est désir du désir de l’autre, est une constante anthropologique qui traverse les âges et les lieux. Manipuler souvent son téléphone mobile ou écouter de la musique en permanence sur son MP3, c’est prouver qu’on « a des amis » et qu’on n’est pas, comme disent les jeunes, un « Rémi » ; dit d’une autre manière, c’est faire partie de la société et entrer dans l’humaine condition.

Il conviendrait donc aux adultes de ne pas céder encore et toujours à la panique et à la diabolisation et d’inventer de nouveaux modes de socialisation moins violents pour les jeunes, peut-être moins complexes et – hélas pour les marchands ! – peut-être moins onéreux. C’est un choix politique à faire si l’on souhaite réellement, par-delà les mots et les grandes indignations médiatisées, éradiquer la violence dans les sociétés de demain. Il ne s’agit pas de se lamenter et de ressortir les jouets de bois comme s’ils avaient plus de vertus que les Playstations et de considérer le téléphone portable comme l’instrument de l’horreur et ses jeunes utilisateurs comme des êtres sans cœur. Il ne s’agit pas d’interdire radicalement un objet ou un usage mais d’aider les jeunes à savoir s’en servir au lieu de les leur vendre en masse, et à comprendre que la violence n’est jamais sans gravité. Pour cela, il faudrait leur monter l’exemple.

Denis BIGET

Résumé

Le désir de reconnaissance par l’autre conduit l’homme à partager idées et objets communs pour affirmer son appartenance au groupe et aussi sa différence. Les nouvelles technologies de la communication – téléphone portable, iPhone, MP3, etc. – se prêtent bien à ce partage, chez les jeunes notamment. Parfois hélas, les idées et images véhiculées engendrent désordre et violence banalisés. Les jeunes sont-ils responsables de cette banalisation de la violence et sont-ils plus violents que les générations précédentes qui elles aussi pourtant cherchaient à partager ce désir de reconnaissance par la mise en spectacle des objets ? Ne faut-il pas plutôt voir en ces jeunes – et moins jeunes – des victimes d’un marchandisage de la reconnaissance identitaire qui devient pour eux le seul référent culturel dans lequel ils puissent trouver les liens et les vecteur de leur insertion dans le groupe et dans le monde ? Il semble qu’ils n’aient pas d’autres solutions pour s’insérer dans un monde qui perd ou a perdu un certain nombre de références et de valeurs politiques qui assuraient auparavant le développement de la personnalité individuelle et collective.