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Introduction

Ce propos est le prolongement d’une étude sur la médiation sociale dans l’espace public à partir de l’observation du dispositif des correspondants de nuit du service médiation de l’association Optima à Rennes, dans le cadre du Master professionnel 2 « Politiques et dispositifs d’insertion, de médiation et de prévention », délivré par l’Université Rennes 2, en partenariat avec le Collège Coopératif en Bretagne. Il s’adresse aux acteurs de la politique de la ville et des quartiers, aux habitants, et aux médiateurs. Il ne s’agit pas de donner ici une nouvelle définition de la médiation, mais plutôt de montrer l’évolution du concept de médiation à travers l’examen d’un dispositif visible dans l’espace public, qui est à la fois un outil de lien social, de tranquillité publique et de sécurité publique : vaste programme.

La médiation, en tant qu’instrument de régulation des conflits, est avant tout une posture. La médiation a longtemps été pratiquée par des personnes dont la position sociale reconnue leur conférait une audience et une autorité dans le cadre des relations interpersonnelles (maires, instituteurs, prêtres). La médiation était partie intégrante de la vie sociale : c’était une fonction innommée. Aujourd’hui, la médiation s’est formalisée et elle s’affiche dans divers espaces de régulation des conflits : le champ judiciaire, l’entreprise, l’école, et plus récemment l’espace public.

La médiation sociale est la forme de médiation probablement la plus visible, du fait de la présence des médiateurs dans l’espace public. Elle a été définie lors d’un séminaire organisé en 2000 par le ministère de la Ville qui réunissait des experts de douze pays européens : « La médiation sociale est un processus de création et de réparation du lien social, et de règlement des conflits de la vie quotidienne, dans lequel un tiers impartial et indépendant tente, à travers l’organisation d’échanges entre les personnes ou les institutions, de les aider à améliorer une relation ou de régler un conflit qui les oppose »1.

Le métier de correspondant de nuit, qui est le support de cette étude, fait partie du champ de la médiation sociale urbaine qui couvre aujourd’hui plusieurs secteurs d’activités et qui regroupe plusieurs métiers référencés par la Délégation interministérielle à la ville. Les correspondants de nuit sont des médiateurs qui interviennent dans les quartiers d’habitat social en soirée et une partie de la nuit, avec une mission de veille matérielle et sociale, afin de contribuer à maintenir un climat social serein. Le dispositif est né à Rennes en 1996, et s’est étendu depuis à une cinquantaine de villes en France. On est passé de la fonction au métier, de la pratique à la profession. La médiation sociale est un dispositif à visées multiples et le champ des missions des médiateurs est vaste : la présence des médiateurs dans l’espace public installe la fonction de médiation dans une position institutionnelle visible, et lui confère une toute-puissance qui l’éloigne de son sens premier et entrave sa lisibilité.

1- La médiation s’affiche dans l’espace public

La médiation sociale est une fonction qui est devenue un dispositif par la volonté des pouvoirs publics depuis une dizaine d ‘années. Elle est aujourd’hui partie intégrante des programmes de politique de la ville et elle est devenue une institution.

1-1 La médiation sociale : de la médiation tacite à la médiation formelle

V. de Briant et Y. Palau ont proposé une classification des formes d’expression de la médiation : ils distinguent les médiations innommées (tacites) et les médiations nommées (formelles)2. Cette distinction permet d’appréhender l’évolution des relations sociales et de l’abord du règlement du conflit. Les médiations innommées sont des formes de médiations qui ont toujours existé et qui s’opéraient sans être désignées comme telles par les protagonistes. C’est une fonction qui s’exprimait au travers des institutions politiques, religieuses, syndicales, familiales et qui permettait de réguler les conflits quotidiens dans des sphères multiples. Les médiations innommées ont progressivement disparu au profit des médiations nommées dans lesquelles les protagonistes revendiquent leur rôle de « médiés » : c’est dans ce cadre que les métiers de médiateurs sont apparus.

La médiation sociale urbaine est une forme de médiation « nommée » qui s’officialise à la fin des années 1990, et dont la particularité est de s’afficher dans l’espace public : elle s’offre aux citoyens, et en particulier aux habitants des quartiers « sensibles ». Elle apparaît pour faire face à la dégradation croissante de l’ambiance dans ces quartiers et apporter un remède à ce que les pouvoirs publics qualifient de « crise urbaine ». La crise urbaine apparaît dans les années 1970, époque marquée par une urbanisation importante entraînant une modification des structures géographiques et des repères culturels des habitants. Les villes grandissent : des quartiers d’habitat social se construisent à leurs périphéries. Dans le même temps, une crise sociale et économique se dessine : on constate l’apparition de phénomènes d’incivilités, voire de violence, en partie liés à cette crise et à ces nouveaux modes de vie. Cette crise met en lumière les processus de désorganisation sociale, liés à l’urbanisme, aux difficultés économiques, aux problèmes d’exclusion, de précarisation : une frange de la population, géographiquement et économiquement reléguée, se retrouve en état de « désaffiliation », de disqualification sociale3.

Ces phénomènes ne vont cesser de s’aggraver au fil des années et ils s’accompagnent d’une crise de confiance des citoyens envers les institutions garantes de l’ordre public. La médiation apparaît alors comme solution alternative pour l’apaisement de la violence, le règlement de la crise urbaine, afin de restaurer un climat de confiance dans les quartiers sensibles. Au départ, ce sont les habitants de ces quartiers qui appliquent eux-mêmes des méthodes de médiation, afin de pallier leurs difficultés de cohabitation : ces actions sont principalement dirigées vers les jeunes, dont on considère que ce sont eux qui sont le plus souvent à l’origine des actes d’incivilités. Ces initiatives de terrain vont peu à peu attirer l’attention des pouvoirs publics qui y voient un remède à la crise urbaine, mais aussi au chômage des jeunes de ces quartiers, en créant de nouveaux métiers. Au cours des années 1990, la médiation sociale devient un dispositif légal de prévention, de règlement de conflits dans l’espace public pour la sécurité urbaine.

1-2 La légalisation de la médiation sociale

A la fin des années 1990, la médiation sociale urbaine apparait dans une série de textes législatifs qui la placent à différents niveaux d’intervention. Au plan national, elle s’inscrit dans le champ de la prévention de la délinquance. Les circulaires de 1997 et 1999 affirment l’importance de créer des emplois de proximité pour lutter contre la délinquance. Dans son programme de lutte contre la délinquance, la Délégation interministérielle à la ville inscrit la médiation dans ses priorités d’action en direction de la citoyenneté et de l’accès au droit. La médiation s’inscrit également dans le champ de la sécurité dans les quartiers sensibles. La loi du 1er mars 2003 sur la sécurité intérieure associe à la politique de sécurité les représentants des services confrontés aux phénomènes de délinquance qui oeuvrent dans les domaines de la médiation. La loi Borloo du 1er août 2003 mentionne les agents de médiation comme indicateurs de moyen au regard de la sécurité dans les zones urbaines sensibles. La volonté politique est de produire des résultats à court terme, dans une temporalité restreinte, afin de rassurer la population des villes : habitants des quartiers sensibles, mais aussi les autres… A l’échelon local, la médiation fait partie des programmes municipaux de lutte contre la délinquance qui sont formalisés dans les Contrats locaux de sécurité. Le dispositif rennais des correspondants de nuit en est une illustration : ce dispositif de médiation a pour vocation de restaurer un lien social que l’on estime en déliquescence dans les quartiers sensibles.

De l’échelon local à l’échelon national, la médiation sociale urbaine est un dispositif utilisé à la fois pour la prévention des conflits, la sécurité dans l’espace public, la restauration du lien social… L’étendue de son champ d’intervention peut contribuer à lui donner une caractéristique de toute-puissance : cela donne à penser que l’on attend de la médiation des solutions, des résultats auxquels les institutions garantes de l’ordre public ne sont pas parvenues. Cette volonté d’affichage de la médiation s’accompagne d’une professionnalisation de la fonction, qui permet de la rendre visible, opérationnelle, et rassurante pour les usagers : des médiateurs sont aujourd’hui présents dans l’espace public.

1-3 La fonction médiation devient profession

La professionnalisation de la médiation est la traduction de la volonté d’affichage des dispositifs par les pouvoirs publics. La professionnalisation assoit l’institutionnalisation de la médiation. Pour autant, sa fonction n’est pas nécessairement lisible. Afin de trouver des remèdes à la « crise urbaine » mais aussi de lutter contre le chômage des jeunes, les pouvoirs publics, à la fin des années 1990, vont pérenniser des emplois de médiateurs existants et favoriser la création d’autres emplois de médiateurs (mesures Aubry de 1997 : « Nouveaux métiers-nouveaux emplois »). Cette professionnalisation rencontre un succès certain qui s’expliquerait, selon E.Bautier4, par les besoins qu’ont les pouvoirs publics de trouver une solution aux tensions sociales, une contrepartie à la délégitimation dont souffrent certains enseignants, travailleurs sociaux, policiers, gardiens d’immeubles, et de donner aux usagers l’impression qu’on s’occupe d’eux.

Selon J.M. Stebe5, le processus d’installation de ces nouveaux métiers se caractérise par quatre dynamiques d’entrées : dynamique du localisme qui valorise la proximité territoriale et communautaire des médiateurs ; dynamique de l’innovation (on fait appel à de nouveaux agents à qui on demande d’imaginer et d’expérimenter des dispositifs destinés à recréer du lien social) ; dynamique militante (à l’origine du processus d’évolution ou de transformation d’un certain nombre de métiers anciens) ; dynamique de lutte contre le chômage (en créant de nouveaux services, on va créer de nouvelles activités professionnelles).

Plusieurs métiers vont apparaître et se multiplier au gré des besoins dans différents champs de la vie sociale et de l’espace public. Ils contribuent à asseoir la visibilité de la médiation, devenue un dispositif voire une institution au même titre que les autres secteurs du champ social, de la sécurité, de la justice. Aujourd’hui, cinq métiers sont référencés par la Délégation interministérielle à la ville : les agents de prévention et de médiation présents dans les espaces publics et ouverts au public, les agents d’ambiance dans les transports, les correspondants de nuit, les médiateurs sociaux et culturels, les coordonnateurs d’équipes de médiation. Les métiers de médiateurs du champ de la médiation sociale font l’objet d’un référentiel de compétences et d’activité très précis, mais ce sont des métiers dont les pratiques sont peu définies et dont les contours sont souvent flous.

L’affichage récent de la médiation sociale par sa légalisation, par sa professionnalisation et par l’étendue de son champ d’intervention, questionne sur le sens que l’on a voulu donner à cette fonction. Selon le rapport Brévan-Picard6, la médiation révèlerait surtout une intention politique de mode nouveau de régulation sociale. Un éclairage sur le métier de correspondant de nuit au travers de leurs missions nous permet d’entrevoir la diversité des perceptions, des représentations de la fonction de médiation, des attentes par les acteurs sociaux, les usagers, les partenaires à la convention, les médiateurs eux-mêmes.

2- Les correspondants de nuit : médiation ou régulation sociale ?

Le dispositif rennais des correspondants de nuit est un dispositif partenarial original qui fait intervenir les bailleurs sociaux, les élus locaux, les habitants, et les correspondants de nuit . Il a été mis en place dans le but premier de restaurer un lien social que l’on considérait déliquescent, surtout dans les quartiers sensibles, cette déliquescence pouvant être à l’origine de la dégradation du climat social.

2-1 Les missions des correspondants de nuit ont des visées multiples

Elles répondent à la fois aux demandes des bailleurs sociaux et à celles des habitants : surveillance matérielle des équipements dans les parties communes des immeubles, mais aussi aide à la personne, écoute, apaisement des conflits entre voisins. A la demande des bailleurs sociaux, ils assurent une veille technique qui consiste à signaler les éventuelles dégradations dans les espaces communs intérieurs et extérieurs du patrimoine afin de maintenir un cadre de vie satisfaisant : en effet, les dégradations dans les espaces communs sont pointées comme étant l’un des facteurs pouvant générer un sentiment d’insécurité. Cette mission fait partie des programmes de gestion urbaine de proximité. Les correspondants de nuit assurent également une « veille sociale » qui consiste à venir en aide aux habitants sous diverses formes : écoute, interventions en cas de troubles de voisinage, courses éventuelles à la pharmacie de garde, aide à la personne… C’est un métier à visages et à visées multiples.

Les missions des correspondants de nuit, bien que référencées et définies, s’accompagnent de modes opératoires qui ne font l’objet d’aucun protocole, qui se mettent en place empiriquement, en fonction des situations qui se présentent et de la sensibilité de chaque médiateur. Comme le souligne J.-M. Stebe7, il s’agit d’un travail à la marge dont les fonctions sont imprévues, pour lequel il y a une implication personnelle forte, et dans lequel l’action est immédiate : d’où la difficulté d’en évaluer l’efficacité.

2-2 Les correspondants de nuit : un métier « en marge » ?

Les correspondants de nuit sont appelés « médiateurs ». Cependant, la diversité de leurs missions ne rend pas lisible la fonction de médiation. Cette diversité les place à la frontière de plusieurs autres métiers et rend difficilement définissable leur propre métier, dont les missions sont pourtant sériées. Les correspondants de nuit sont recrutés en fonction de leurs capacités à affronter les situations relationnelles difficiles, plutôt qu’en fonction d’une formation ou d’une expérience liée à la médiation. Ils sont en général motivés par un esprit militant, par une aspiration à venir en aide et à soutenir les personnes en difficulté. Ils considèrent avoir avant tout une mission d’aide à la personne et de restauration du lien social, mais ne se considèrent pas comme des médiateurs.

Bernard Gaillard et J.P Durif-Varembont définissent la médiation comme étant « l’entremise d’un tiers qualifié d’impartial pour aider les parties en présence à résoudre leur différend, à parvenir à un accord »8. Michelle Guillaume-Hoffnung définit la médiation comme étant un « processus de communication éthique reposant sur la responsabilité et l’autonomie des participants, dans lequel un tiers impartial, indépendant, sans pouvoir décisionnel ou consultatif, avec la seule autorité que lui reconnaissent les médieurs, favorise par des entretiens confidentiels l’établissement, le rétablissement du lien social, la prévention ou le règlement qui est en cause »9.

A la lumière de ces définitions, les actions de médiation des correspondants de nuit ne représentent qu’une faible part de leurs interventions. Lorsqu’ils interviennent auprès des habitants à l’occasion de troubles de voisinage, il ne s’agit pas d’une action de médiation telle que définie ci-dessus : leur intervention s’impose aux protagonistes, elle n’est donc pas consentie. Il arrive que les correspondants de nuit proposent aux voisins en conflit une rencontre dans un lieu neutre : ils mènent alors une action de médiation, mais ces actions ne constituent pas une activité principale. Les correspondants de nuit n’ont pas de formation de médiateur. Ils disent eux-mêmes qu’ils ont appris leur métier « sur le terrain » et « qu’il n’y a pas d’uniformité dans leurs pratiques ». Il leur est donc difficile de cerner les caractéristiques de leur métier. Leurs missions s’effectuent en lien avec les métiers du champ social, du champ judiciaire, voire du champ de la santé, et leur métier est situé à la frontière de ces métiers : il ne se définit pas par ce qu’il est, mais plutôt par ce qu’il n’est pas. Les correspondants de nuit doivent construire leurs pratiques en tenant compte de cette particularité, ce qui ne facilite pas la lisibilité de leur mission. Cette difficulté se constate au travers des écarts observés entre les attentes des partenaires (bailleurs sociaux, habitants) et la réalité des missions des correspondants de nuit.

3- Un dispositif basé sur un malentendu

3-1 Lien social ou sécurité ?

Dans la convention quadripartite, le dispositif a pour vocation première d’agir sur la restauration du lien social dans les quartiers « sensibles ». Mais, à l’évidence, la présence des médiateurs sur le « terrain » vise surtout à rassurer les habitants. Lors de leur rondes, ils sont repérables : vêtus de parkas uniformes et reconnaissables, munis d’un téléphone portable, les habitants peuvent les joindre à tout moment entre 19 h et 2 h du matin. La présence des correspondants de nuit dans l’espace public est en réalité perçue comme reliée au sentiment d’insécurité des habitants des quartiers sensibles, sentiment qui est le fondement de la volonté d’intervention des pouvoirs publics : il faut rassurer les habitants. Toutefois ce sentiment d’insécurité des habitants-citoyens renvoie à des perceptions et à des réalités diverses.

L’insécurité est liée à l’existence d’un danger. Or, dans la plupart des villes, l’insécurité se traduit par des actes d’incivilité qui sont perçus comme menaçants plus parce qu’ils sont proches, visibles, que parce qu’ils présentent un réel danger. Le « Diagnostic de sécurité » de la Ville recense les principaux actes d’incivilité : comportements bruyants, irrespectueux, attitudes provocantes, parfois agressives, bruit, tapage nocturne. Les troubles du voisinage et la présence de groupes de jeunes dans les espaces communs, publics, surtout s’ils sont d’origine étrangère, représentent majoritairement les faits qui causent un sentiment d’insécurité. La plupart de ces problèmes sont souvent liés à un défaut de communication entre voisins, entre groupes intergénérationnels, à des représentations différentes qui créent des distances d’incompréhension, et les acteurs de la politique de la ville s’accordent à considérer que la médiation est une solution pour restaurer les liens sociaux.

Dans l’ensemble, acteurs de terrain et habitants considèrent qu’il n’y a pas de véritable danger : ce sont les incivilités qui contribuent à dégrader le climat dans les quartiers sensibles. En réalité, il y a une confusion entre l’insécurité sociale et l’insécurité civile1. Les personnes en difficulté sociale éprouvent un ressentiment qui ne les pousse pas à la générosité et qui induit une attitude défensive par un rejet de la nouveauté, du pluralisme, de la différence. Traiter l’insécurité sociale est difficile à court terme. Alors, s’occuper de l’insécurité civile permettrait d’apporter des réponses qui peuvent donner plus rapidement une impression d’efficacité. Ce sentiment d’insécurité est censé être apaisé par l’action des correspondants de nuit, dont les habitants attendent une réponse sur le terrain de la sécurité, alors que les correspondants de nuit se sentent investis d’une mission de restauration du lien social.

3-2 Veille ou surveillance ?

Les habitants apprécient la présence des correspondants de nuit dans leur rôle de soutien et d’écoute. Ils les sollicitent en cas de conflits de voisinages, mais sont parfois déçus car, malgré leurs interventions, les conflits perdurent. Les habitants attendent des correspondants de nuit la résolution immédiate de leurs problèmes, là où ils pensent que la police et la justice sont impuissants. Les correspondants de nuit interviennent aussi auprès des groupes de jeunes qui se réunissent dans les espaces communs des immeubles. Leur rôle, là encore, n’est pas toujours bien perçu, car les jeunes se sentent surveillés et certains pensent qu’ils travaillent en collaboration avec la police.

Cette mission de veille est donc souvent mal interprétée : par ceux qui se croient surveillés abusivement, et par ceux qui voudraient une surveillance accrue, une présence plus répressive pour mettre une fin radicale à leurs conflits quotidiens. Les médiateurs doivent donc répondre à des attentes multiples, voire divergentes, qui provoquent une difficulté à cerner les contours de leur métier. La médiation devient alors un dispositif qui permet à chacun d’en attendre ce qu’il souhaite sans jamais en définir le contenu et la finalité.

Conclusion

La médiation s’est développée à la faveur des mutations de la société moderne concernant les institutions que sont la République, l’Armée, l’Eglise, l’Ecole. Elle appartient à un ensemble plus vaste, celui des mutations touchant le mode d’insertion des individus dans la société : transformation du système représentatif, du modèle républicain, du mode de légitimation de l’action de la puissance publique11. La volonté d’afficher la médiation comme solution pour la paix sociale peut laisser croire que l’on va répondre au sentiment d’impuissance et au manque de confiance envers les institutions existantes ressentis par les citoyens. Le concept de « médiation » serait porteur à lui seul de la solution, de la puissance.

C’est le contraire de ce qui caractérise les fondements de la médiation. A l’origine, la médiation représente un idéal de démarche contractuelle dont l’initiative reviendrait aux individus eux-mêmes. Elle est fondée sur une configuration idéologique qui réside dans l’exigence d’une société civile formant une sphère autonome entre l’Etat et les individus (cf. Briant et Palau). La médiation, et particulièrement la médiation sociale dans les quartiers sensibles, est née d’initiatives de terrain développées par les habitants de ces quartiers. Elle traduisait ce besoin de sphère autonome entre les individus et l’Etat. Elle était le révélateur des ressources endogènes des populations de ces quartiers délaissés, en périphérie des villes, qui ont voulu trouver leurs propres solutions de régulation sociale.

L’affichage de la médiation dans l’espace public par la mise en place de médiateurs qui se généralise, voire se banalise, la place au même rang que les autres institutions garantes de l’ordre public, de l’ordre social, et transforme les citoyens en usagers d’un service. Or, la médiation est une fonction dont l’efficacité repose sur la capacité de chacun à se responsabiliser dans la gestion des conflits quotidiens. L’institutionnalisation de la médiation l’éloigne de son sens premier, qui est de permettre une autorégulation des conflits par les citoyens. Transformer la médiation en une nouvelle institution la met au même rang « d’impuissance » que les autres, puisque sa vocation est déplacée.

Les « médiateurs » sociaux doivent faciliter l’accès à la citoyenneté : ils ne sont pas des surveillants, garants de l’ordre public, ni des assistants sociaux, ni des psychologues, rôles multiples que les usagers voudraient parfois leur faire jouer. La médiation, bien qu’institutionnalisée, peut retrouver son sens et sa particularité, si les médiateurs, tout en répondant aux demandes des bénéficiaires du dispositif, parviennent à orienter leurs pratiques vers une responsabilisation des habitants qui aboutirait à une ré-appropriation de leur fonction de citoyen. La médiation deviendrait alors un moyen de contribuer à stimuler l’action collective des individus, plutôt que de relever d’une volonté.

Françoise MOUNIER-VOGELI

Résumé

Le dispositif des correspondants de nuit, qui fait partie du champ de la médiation sociale, est le support de cette réflexion autour de la médiation sociale urbaine, qui fait partie intégrante des programmes de politique de la ville en matière de sécurité et de prévention de la délinquance. La médiation est une posture alternative de règlement des conflits qui s’installe dans l’espace public depuis une dizaine d’années. La légalisation et la professionnalisation de la médiation en ont fait un dispositif visible qui n’est pas nécessairement lisible et qui est marqué par de nombreuses ambiguïtés.