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Les structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) se positionnent face à un chômage en progression (en particulier de longue durée), à l’accès difficile de jeunes à un premier emploi et au caractère souvent précaire et pauvre des emplois proposés à ceux manquant de formation initiale.

Différents dispositifs d’insertion par l’activité (principalement, des A.I., A.C.I. et E.I.)11apportent des réponses correspondant à différents publics en recherche d’emploi. Les structures créées à cette fin mobilisent des moyens techniques et financiers : subventions apportées par les services publics(services de l’emploi, collectivités territoriales) et revenus de marché (entreprises clientes des prestations). Elles réussissent dans un délai relativement court (de 6 mois à 2 ans) à trouver une solution positive (emploi normal ou aidé ; formation qualifiante) à près de 50% de leurs effectifs d’employés sous contrat d’insertion. Reste l’autre face de cette réalité avec la précarité d’une part sensible de ces emplois et la sortie sans emploi de l’autre moitié des employés quittant la SIAE.

Le retour à l’emploi n’est pas facilité par les évolutions de l’emploi. Avec le temps, se  manifeste dans les entreprises une faille croissante entre une population qualifiée bénéficiant d’une stabilité relative de l’emploi et des emplois peu gratifiants, souvent  précaires ou sous traités. C’est à ces postes en nombre limité qu’est destinée une part sensible des employés en fin de contrat d’insertion. Les SIAE tendent  à réagir en professionnalisant leurs activités et les rapprochant de la demande. Les ressources qu’apportent ces activités peuvent par ailleurs venir en compensation du risque de voir les partenaires publics, en quête de résultats chiffrés, diminuer leurs subventions. Innover en termes d’activités peut tenir parfois de l’injonction. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est parfois seulement quantitatif. Les SIAE avec le retour à l’emploi se préoccupent ainsi de développement de la personne. L’insertion se doit d’être sociale autant que professionnelle.

Comment marquer plus spécifiquement à l’égard des pouvoirs publics et des partenaires l’efficacité des SIAE face à l’aggravation de la situation de ces publics éloignés de l’emploi ?  Comment répondre aux attitudes négatives d’employés peu motivés par ces évolutions de l’emploi ? Quelles mesures prendre pour que leur passage en SIAE  permette à ces employés de progresser socialement?

C’est en réponse à ces questions que les SIAE vont entrer dans une logique d’enrichissement de leurs services  par l’apport d’innovations sociales, confirmant nos propres observations. Elles montrent que des progrès sont réalisables dans les cadres de leurs dispositifs. Elles en voient aussi les limites et sentent la nécessité d’innovations sociales en rupture dans un esprit de démocratie participative. C’est deux formes d’innovations sociales décrites par N. Alter, incrémentales et de rupture, sont étudiées plus précisément  à partir de 18 cas concrets.

Avant de les examiner, il nous faut au préalable rappeler ce qu’en économie sociale et solidaire (ESS) on définit comme innovation sociale et les utilités à en attendre et ensuite analyser la diversité des stratégies d’innovations des SIAE. Dans un troisième temps, on analysera sur ces bases les innovations sociales relevées sur un échantillon de 18 structures sur lesquelles reposent nos observations. Enfin on en évaluera les apports et aussi les limites et on explorera des voies de rupture avec l’analyse de nouveaux concepts : d’une part, celui d’entreprises proposant une sécurité d’emploi à ceux trop éloignés d’une insertion dans le tissu économique, et d’autre part, l’expérimentation d’apprentissages d’autoproduction accompagnée, comme moyen de développement personnel et d’insertion sociale. On terminera en conclusion par l’examen de questions soulevées par cette exploration de cas concrets.

I- Des innovations productrices d’utilités sociales

Comme on l’a dit, la SIAE peut être l’objet d’une injonction à innover à l’image du rôle de l’innovation technologique sur les marchés dont l’enjeu est de gagner des consommateurs quelle que soit la réalité des besoins auxquels elle prétend répondre. Certains partenaires soucieux d’économies de gestion des SIAE et de résultats quantitatifs attendent des SIAE des innovations  développant  de nouvelles ressources en particulier sur le plan de leurs activités. Les SIAE s’écartent de ces innovations qui procèdent chez leurs auteurs d’un calcul économique donnant priorité à une comptabilité des bénéfices apportés. Elles attendent avant tout la production d’utilités sociales au profit des personnes auprès desquelles elles interviennent. Ces innovations sociales ont comme point de départ des insatisfactions qui se manifestent dans différents domaines.

Pour le Centre de Recherches sur l’Innovation sociale (CRISES), l’innovation sociale se caractérise par « l’intervention des acteurs sociaux pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin, apporter une solution ou profiter d’une opportunité d’action afin de modifier les relations sociales, de transformer un cadre d’action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles ». Le LABO de l’ESS2 nous dit de son côté  que l’innovation sociale consiste à « élaborer des réponses nouvelles aux besoins sociaux ou économiques peu ou mal satisfaits en faisant coopérer tous les acteurs concernés ». La réponse apportée peut être une novation (une « invention » dans la formulation du CRISES), mais elle peut résulter aussi de l’adaptation de pratiques existantes et provenir d’autres cultures, voire d’un ré-enracinement de pratiques passées.

Dans ces conditions, les politiques suivies prennent sens. Elles se projettent sur les personnes avant de se présenter comme solutions aux problèmes matériels. Elles peuvent certes répondre à ces problèmes qu’il s’agisse de favoriser le retour à l’emploi ou d’accroître les revenus de la SIAE. Elles peuvent intervenir dans les réponses à apporter à des besoins de leur environnement territorial et y associer de nouveaux partenaires. Par contre dans chacun des cas, la préoccupation sera d’ordre social avec la recherche de bénéfices concernant les populations touchées.

II-Des stratégie d’innovations sociales dans trois domaines

Comme on l’a rappelé en introduction, les SIAE ont à s’adapter à des évolutions concernant l’emploi de personnes qui en sont à priori éloignées, et ceci dans des conditions de gestion plus difficiles. Il y a de ce fait pour les SIAE le besoin de réponses à apporter à ces deux problèmes. On a donc à la fois à trouver des réponses aux besoins d’enrichir les capacités d’emploi et d’insertion sociale des employés en insertion et de faire du projet et des activités de la SIAE des sources croissantes de revenus. Sur ce dernier plan, projet et activités ont capacité à prendre sens par la production d’utilités sociales au bénéfice des individus et du territoire environnant la SIAE et plus largement à la société dans son ensemble.

L’innovation sociale peut donc offrir des voies d’évolutions aux SIAE dans les trois domaines qu’on vient d’énoncer : les capacités de retour à des emplois de qualité, le développement d’activités productrices d’accroissement des revenus de la SIAE  et, dans ce cadre, l’orientation de ces activités en  réponse à des besoins de l’environnement de la SIAE.

Capacités de retour à des emplois de qualité

Nos économies développées sont en mal de création et préservation d’emplois stables et de qualité pour les publics qui en sont les plus éloignés. L’emploi est sélectif. Il dépend de formations et qualifications de niveau croissant. Ceux qui en sont éloignés auront pour la plupart grande peine à en avoir l’acquis dans le temps d’un contrat d’insertion par l’activité. Dès lors, ce seront souvent des emplois précaires, peu gratifiants (petits boulots), souvent à temps limité qui seront proposés à ceux ne disposant pas de ces qualifications. La professionnalisation des SIAE sur des secteurs de développement écologique et social, la recherche d’activités nouvelles peut offrir des voies de réponse à ces besoins.

Des innovations – plus spécifiquement des innovations sociales – peuvent y contribuer. Elles peuvent concerner les employés de la SIAE en processus d’insertion dont le besoin est de se former et d’acquérir des compétences menant à un emploi de qualité. Les employés vont souvent entrer dans ce processus avec des handicaps de santé (dépression, alcoolisme, etc.), logement, endettement et plus généralement de culture, savoir-être et de rapports sociaux qui les maintiennent « éloignés de l’emploi ». La SIAE offre alors à l’employé, avec le contrat, un travail et le fait de changer d’environnement social autant que professionnel, l’opportunité d’une sortie de ses problèmes, d’un développement personnel autant que professionnel pour accroître les capacités de se rapprocher d’un emploi de qualité. L’objectif pour la SIAE est d’innover pour favoriser le développement humain des employés et la réussite de ces  objectifs de retour au travail.

Développement d’activités productrices d’accroissement des revenus de la SIAE 

L’objectif de la SIAE est de développer dans un cadre politique moins protecteur des activités qui apportent les contributions nécessaires à la couverture des frais d’encadrement et de formation des employés. Ceci doit tenir compte d’un cadre réglementaire qui pose des limites à la capacité des SIAE de recourir à des ressources de marché. Il demeure que, pour les SIAE, les moyens à mettre en œuvre, en particulier les formations et apprentissages, ont des coûts, engendrant des besoins de financement. Les SIAE ont reposé dans le passé pour une part sur le bénévolat, mais la professionnalisation des SIAE a entraîné un moindre recours à ces appuis bénévoles et accru les coûts d’exploitation à couvrir. On doit tenir compte aussi d’images négatives des prestations des structures d’insertion jugées par beaucoup de moindre qualité et services.

Des opportunités se dessinent d’ouvrir des marchés publics à des SIAE avec le jeu de clauses impliquant l’insertion. L’association en sous-traitance avec des professionnels et plus encore la recherche de positionnements spécifiques sur les marchés peuvent permettre à certaines SIAE de résoudre ces problèmes.

Orientations des activités en réponse à des besoins de l’environnement de la SIAE

L’activité a capacité à prendre sens par la production d’utilités sociales au bénéfice des individus et des territoires environnants et plus largement à la société dans son ensemble. L’innovation sociale peut être l’opportunité pour les SIAE de coopérations à engager avec les collectivités territoriales. On retiendra dans l’analyse de ces utilités sociales la typologie que propose Jean GADREY (2004), fondée sur les bénéficiaires de ces apports  : « apports au territoire », ceci venant souvent en rapport avec des objectifs des partenaires de la SIAE ; « apports à la société », avec des projets tels que la promotion d’un développement durable ; apports aux personnes » parties prenantes comme producteurs ou bénéficiaires de ses activités et enfin une « gouvernance démocratique» soutenant l’ensemble de ces apports.

Les réponses apportées par les SIAE aux problèmes qui leur sont posés font intervenir ces trois domaines, comme le montrent les observations que nous avons effectuées. Les innovations sociales ont pour objet de stimuler l’ensemble des acteurs impliqués. Un produit ou service nouveau ou amélioré obtenant une réponse favorable des marchés peut motiver clients et employés de la SIAE et rassurer ses partenaires. Des pratiques de gouvernance participative seront susceptibles de jouer sur la motivation des employés, sur la qualité des prestations et servir d’argument auprès des clients comme des partenaires. L’investissement de l’entreprise sur le développement d’utilités sociales en faveur de l’environnement et des besoins sociaux de proximité pourra contribuer à démontrer son implication dans les problèmes de société.

III-Des politiques et des pratiques d’innovation sociale diversifiées

Les 18 structures étudiées – 15 SIAE et de 3 autres structures partageant des objectifs d’insertion –  ont été choisies en rapport avec leurs pratiques d’innovations sociales dans ces trois domaines. Leurs expériences montrent, qu’en dépit des contraintes institutionnelles qui tendent à baliser étroitement les capacités d’évolutions des SIAE, l’innovation sociale peut leur ouvrir de nombreuses voies de développement en réponse aux problèmes qui se posent. L’intérêt de l’étude est de réaliser une première exploration de pratiques dont puissent s’inspirer les structures d’insertion et plus largement les entreprises de l’ESS. D’autres cas viendront enrichir ces relevés et permettront d’en approfondir les  apports.

L’échantillon est formé de 8 ACI (ateliers d’insertion), de 6 EI (entreprises d’insertion) et d’une A.I. (Association Intermédiaire). A ces structures d’insertion proprement dites s’ajoutent trois entreprises poursuivant des objectifs d’insertion (et pour certaines associées à des SIAE) sans être elles-mêmes juridiquement d’insertion : un collectif départemental de SIAE (VOIE 95), une communauté EMMAÜS (celle de Pau-Lescar) et un réseau d’échanges réciproques de savoirs (L’ECUME DU JOUR). Ces structures d’implantations diversifiées (8 en Bretagne ; 10 dans d’autres régions) exercent des activités variées en alimentation biologique (3), récupération/recyclage (7), second œuvre du bâtiment (3), services à la personne (8) ou aux collectivités (9). Certaines font partie de groupements nationaux (8/18). La plupart d’entre elles ont une expérience ancienne ce qui est un critère important de validation de leurs pratiques. Les deux initiatives les plus récentes en sont à leur seconde année d’existence (FAGO et LE GARAGE SOLIDAIRE).

Le tableau 1 liste ces entreprises et présente pour chacune d’entre elles un relevé synthétique des innovations sociales qui sont analysées dans les paragraphes qui suivent en reprenant les trois domaines retenus. Pour ce qui concerne la production d’utilités sociales au bénéfice de  populations de l’environnement de la SIAE nous avons retenu les trois catégories de bénéficiaires d’apports potentiels d’utilités sociales proposées par Jean GADREY (territoires, personnes, société). La gouvernance, analysée par ailleurs dans le texte n’apparaît pas dans ce tableau. Cependant les innovations en gouvernance se rapportent soit aux employés (colonne « E »), soient aux activités (colonne « A »).

STRUCTURES ÉTUDIÉES

DOMAINES D’ACTIVITES

Innovations d’utilités sociales au bénéfice des :

E

A

Territoires

Autres Personnes

Société

1

LA FEUILLE D’ERABLE

C.R.R.

x

x

x

x

2

ENVIE 35

C.R.R.

x

x

x

3

ADJA

Façonnage

x

x

x

4

APIJ-BAT

Bâtiment

x

x

x

x

x

5

LE RELAIS Restauration

Restaurant-Traiteur

x

x

6

CLIC’ n PUCES

Logistique

x

x

7

LE GARAGE SOLIDAIRE

Atelier-Vente Automobiles

x

x

8

LES JARDINS DU BREIL

Maraîchage

x

x

x

9

MOD’RECUP

C.R.R.

x

x

x

10

VÊT’SERVICES

C.R.R.

x

x

x

11

AIME

Animations locales

x

12

COMPAGNONS BÂTISSEURS

Bâtiment

x

x

13

HERCULE Insertion

Services de proximité

x

14

FAGO

C.R.R.

x

x

x

x

x

15

VOIE 95

Groupement de SIAE

x

x

16

L’ECUME DU JOUR

Bistrot associatif

x

x

17

TAE

C.R.R.

x

x

18

EMMAÜS-Lescar-Pau

C.R.R.

x

x

Symboles utilisés : « E » « A » « C.R.R. »

–     « E » : innovations concernant les rapports entre la SIAE et ses employés ;

–     « A » : innovations accroissant les revenus de la SIAE

  1. « Autres personnes » : personnes autres que les employés de la SIAE

  2. « C.R.R. » : activités de collecte, remise en état et recyclage de produits mis au rebut.

On a relevé des innovations sociales concernant l’élargissement des populations employées sous contrat d’insertion, les mutualisations réalisées entre SIAE d’un même département, l’orientation des activités et formations et des innovations en gouvernance.

Diversification des populations employées sous contrat d’insertion.

On peut citer l’expérience réalisée par une E.I. (1) d’accueillir des condamnés à des TIG (travaux d’intérêt général) et des détenus en sortie de prison. Cet accueil est maintenu depuis des années par cette E.I. en partenariat avec les services de détention. Il est souvent associé à une remise de peine sous condition d’acceptation des obligations du contrat de travail. Il se révèle très efficace pour ceux qui, sortis de prison, peuvent ainsi bénéficier de la caution d’un emploi récent à présenter sur leur CV dans les recherches d’emploi à effectuer.

On peut relever aussi une autre innovation de cette E.I. (1) qui, en partenariat avec une  ESAT, a créé une nouvelle structure (14) faisant coopérer employés en insertion et handicapés à des services de collecte et recyclage de cageots bois des commerçants en fin de marchés. Cela a motivé les employés en insertion plutôt fermés sur eux-mêmes à prendre confiance dans leur capacité à transmettre leurs savoirs à ces handicapés et en retirer réciproquement le bénéfice de leurs attitudes positives à l’égard du travail et des échanges sociaux.

Mutualisations réalisées entre SIAE d’un même département.

La première orientation proposée à un demandeur d’emploi en contrat  d’insertion peut ne pas convenir. De même à l’issue d’un parcours de formation, l’évolution du projet d’insertion de l’employé peut nécessiter une réorientation. C’est en réponse à ces problèmes que des SIAE d’un même département (le Val d’Oise) ont pris l’initiative de se regrouper dans une association départementale (15) qui leur permet de mutualiser leurs opportunités d’emploi, de les présenter en commun aux services de l’Emploi et de réaffecter entre eux (A.I., A.C.I., E.I.) les employés en fonction de leurs projets et problèmes. Ces coopérations entre SIAE se sont aussi développées sur le plan de leurs activités comme le montre le point suivant.

Orientation des activités et formations :

Une spécialisation des activités sur des marchés d’avenir peut contribuer à ouvrir des emplois. On peut retenir le cas de cette E.I. du bâtiment de Saint Denis (4) qui a été une des premières à se spécialiser sur l’éco construction et a formé ses employés à des techniques spécifiques facilitant leur recherche d’emploi du fait de la croissance de la demande de ces spécialistes. Par ailleurs, du fait d’un déficit de candidats aux emplois dans les professions du bâtiment, cette E.I. a créé en liaison avec la ville de Saint-Denis un atelier d’insertion conçu comme moyen d’initiation de jeunes à ces métiers en faisant appel à des artistes avec le projet de peindre des murs aveugles sur des artères de la ville. Cela a été aussi un vecteur d’image de l’entreprise qui a amené les services municipaux à poursuivre cette collaboration en confiant à la même équipe la décoration d’un musée des antiquités découvertes sur les chantiers archéologiques de la ville.

On peut citer aussi le cas de cette E.I. de façonnage (3) qui s’est donné l’objectif de prospecter une clientèle de marques de luxe. Les exigences de qualité et créativité de ces marques de luxe obligent à une variété de techniques de pliages, brochages, encartages… a  priori éloignées des capacités des personnels en insertion. L’entreprise a investi dans des équipements dernier cri répondant à ces objectifs de créativité et de qualité. Elle a organisé des modes de travail coopératifs entre encadrants et employés pour faire le choix des procédures les plus efficaces pour chaque commande. Ceci développe chez les employés des qualités d’adresse et d’organisation des tâches qu’ils font valoir dans leurs CV et entretiens d’emploi. Comme ces commandes appellent parfois le respect de délais très brefs, cette E.I. fait intervenir  les employés d’une A.C.I. proche sur ces commandes. La coopération entre ces deux structures s’est prolongée sur le plan de leurs besoins de financement.

Les innovations qui se rattachent à la gouvernance dans les rapports entre la SIAE et ses employés sont analysées dans le paragraphe suivant. Elles représentent aussi une part essentielle des innovations observées dans le cas d’expériences d’intégration des employés à l’entreprise qui sont décrites par la suite, à savoir TAE et EMMAÜS Lescar- Pau.

Débanaliser les services ou produits de l’activité (et les positionner de manière spécifique) a autant de légitimité sur les marchés des activités de la SIAE que sur celui des emplois. Plusieurs des structures étudiées ont initié des démarches en ce sens. C’est le cas de cette A.I. (13) qui a eu l’idée de rechercher avec les collectivités territoriales de son secteur de nouvelles opportunités de mises à disposition de son personnel, telles que le nettoyage des places après jours de marché et la tenue de vestiaires lors de manifestations publiques, en complément du travail réalisé par les services municipaux. Cette A.I. a innové par ailleurs en terme de placement d’employées de maison en proposant par l’intermédiaire d’associations familiales partageant les mêmes valeurs de solidarité que l’A.I. de faire coopérer des ménages à l’encadrement d’employées de maison, ce qui contribue à leur formation à l’emploi.

On retrouvera là des entreprises citées ci-dessus dans leurs innovations concernant l’emploi des salariés. S’ouvrir à de nouveaux métiers peut mener à des innovations en termes d’offres de produits. L’E.I du bâtiment (4) se positionnant sur des constructions écologiques a développé, en partenariat avec des architectes, un concept de surélévation de pavillons en ossature bois pour proposer à leurs propriétaires des accroissements d’espace sans investissement foncier à réaliser, ouvrant ainsi un « marché » sur une commune aux prix du foncier hors de portée de classes populaires. L’innovation peut amener la SIAE à sortir de ses compétences, ce qui va justifier des partenariats techniques comme dans le cas de cette E.I de recyclage d’équipements électroménagers (2) qui a lancé une activité d’insertion dans le domaine du transport routier, ceci en liaison avec un professionnel du secteur.

L’innovation peut être alors le fruit d’une structure telle celle citée ci-dessus (15) mutualisant du personnel en insertion et des fonctions de commercialisation. Cela mérite d’être souligné, car les SIAE n’ont pas souvent la culture de la coopération entre elles et de ce fait elles vont souvent vivre les rapports au marché en concurrence. Cette initiative de regroupement sur le Val d’Oise (15) a permis aux SIAE de coopérer dans leurs approches des marchés comme l’a montré l’exemple du façonnage (3) cité ci-dessus coopérant avec un A.C.I pour prendre des contrats exigeant plus de personnel disponible à un moment donné.

Dans cette approche, l’innovation, débanalisant les services ou produits de l’activité (et les positionnant de manière spécifique) comme le font les entreprises sur les marchés, peut présenter pour les SIAE le risque de dévaluer leurs projets au profit d’objectifs économiques dominants. Mais les cas observés (comme celui du façonnage) montrent que débanaliser les produits de la SIAE peut être aussi productif de bénéfices sociaux pour les employés. C’est aussi le cas d’un restaurant d’insertion (5) qui dans sa banlieue s’est positionné sur le haut de gamme. Cela lui a donné une image attractive pour attirer à la fois des employés séduits par sa réputation et des entreprises en manque de cette qualité de prestation, ce qui en a fait un lieu de contact des employés avec des cadres d’entreprises (employeurs potentiels du  secteur !) et d’apprentissage pour certains d’une mixité sociale.

L’ouverture à de nouveaux marchés est souvent réalisée en partenariat avec des collectivités territoriales. Les activités des SIAE peuvent s’inscrire  dans la création d’utilités sociales ajoutant aux bénéfices sociaux de l’insertion la réponse à des besoins de leur environnement. On en examinera les différents champs en reprenant les quatre axes de la typologie de Jean Gadrey.

Les apports au territoire vont répondre à des attentes non satisfaites de populations locales auxquelles peuvent être sensibilisés des partenaires publics. Cela concerne souvent des populations spécifiques comme dans le cas de foyers en grande pauvreté dans l’incapacité de rénover et d’équiper leur logement au prix du marché. Pour répondre à leurs besoins, un A.C.I. (12) développe

 des ateliers de formation et des chantiers de rénovation accompagnés de logements sociaux dégradés en coopération avec leurs habitants. En ce qui concerne l’équipement de ces foyers, des réponses sont apportées depuis longtemps par des E.I. récupérant l’électroménager d’occasion réparable (2) pour le proposer à petit prix à ces populations. Une « recyclerie » (9) créée par une A.I. en aval d’une déchetterie locale étend ce service à un équipement mobilier de base pour un premier logement à budget prédéterminé (250 €) en partenariat avec les services sociaux de sa commune.

Les apports au territoire peuvent aussi se réaliser par des apports de services spécifiques de la SIAE aux collectivités territoriales dans le cadre de leurs projets comme cette E.I.(6) assurant l’ensemble des fonctions logistiques d’un projet d’approvisionnement de cantines scolaires d’une municipalité dans le cadre d’un partenariat  avec des agriculteurs bio de proximité et en coopération avec des associations locales qui prennent en charge l’information des écoles et la sensibilisation de tous les acteurs de cette micro filière. Cela peut être l’objet de contrats pluriannuels de service entre SIAE et collectivités territoriales comme dans le cas de la collecte de cageots bois cité ci-dessus (1 et14).

L’innovation peut s’attacher aussi à des actions de développement local avec la création d’activités par des employés en fin de contrat d’insertion comme des entreprises citées le font dans le cas de  maraichage bio (8) ou celui de la création d’un atelier d’artisanat d’art « 100 % récup » ouvert à deux décoratrices en chômage de longue durée (9). Dans ces domaines de création artistique et d’animation locale ludique, on peut citer le cas bien différent de cet atelier d’insertion de couture (10) qui à partir de vêtements récupérés a créé avec l’aide d’une styliste au chômage des déguisements d’enfant pour animer les fêtes de sa ZUP.

Les apports à la société vont consister en particulier en promotion de pratiques de développement durable, respectueuses de l’environnement ainsi que sur le plan social des droits et de la dignité des personnes. Les cas cités ci-dessus avec l’éco construction (4) ou les activités de récupération et de recyclage (1, 2, 9, 10, 14) vont évidemment dans ce sens. C’est aussi le cas de SIAE ayant des activités de maraîchage (6  et 8) qui se préoccupent de la qualité biologique de leurs productions, de la préservation des sols cultivés et ont aussi le souci du don de leurs surplus de production (8) à des organismes sociaux en charge de populations en difficultés.

C’est surtout le cas de cette A.C. I. (7) qui a entrepris de répondre aux besoins de déplacement de chômeurs à la recherche d’emplois en périphérie d’agglomération ou en zone rurale. Elle propose aux candidats à ces emplois la location de voitures à faible coût et des services d’entretien, de réparation automobile et de vente de pièces détachées à des prix qui leur soient accessibles.

Ces apports peuvent concerner l’environnement culturel et social de la personne, avec le souci d’une esthétique, facteur d’éducation populaire et de qualité de la vie. C’est ainsi qu’un café solidaire (16) a organisé des chantiers d’insertion pour la réhabilitation de ses locaux avec l’apprentissage de techniques telles que la mosaïque pour recouvrir les tables d’une arrière-cour, lieu de rencontres des adhérents. En fond de cour, ce café a aussi réhabilité un vieil entrepôt pour en faire un atelier et une galerie d’art. Ces chantiers contribuent à la création de liens et à la mixité sociale. Ils donnent lieu à inaugurations au cours desquelles sont présentés aux invités les travailleurs du chantier. Un reportage photographique sur ces travaux en illustre les étapes et valorise les acteurs.

Le cas relevé le plus novateur dans ce domaine est celui d’une petite ville du sud de la France qui a accueilli sur six mois de l’année un atelier d’insertion (11) chargé d’animer toutes les manifestations de la ville, ceci allant de la quinzaine commerciale jusqu’aux fêtes de quartier. Deux activités étaient proposées aux employés en insertion : celle de la fabrication de tout le matériel nécessaire à ces manifestations et celle de leur animation en arts de la rue en partenariat avec de jeunes professionnels. L’ensemble de ces activités a offert à ces employés de développer leurs compétences psychosociales, d’expérimenter une grande diversité de liens avec les associations locales, la population et de s’exprimer en tant que personnes.

Les apports aux personnes concernent d’abord les employés de la SIAE. Ils peuvent concerner aussi d’« autres personnes », telles que des publics de proximité ou des partenaires de la SIAE comme dans le cas du garage solidaire (7) que nous avons cité ci-dessus. Cela a été aussi le cas dans un grand ensemble au nord de Marseille lorsque, suite à la suppression de braderies qui avaient lieu en bas des immeubles, deux animatrices sociales de ce quartier ont entrepris la création d’un magasin de vêtements de second choix avec son atelier de couture (10). Aux travaux de repassage, cet atelier a ajouté la conception avec une styliste au chômage et la réalisation d’une collection de 150 déguisements d’enfants pour animer les fêtes de quartier. C’est dans un tout autre domaine le cas de cette E.I. du bâtiment (4) qui a ouvert les samedis pendant un certain temps un atelier de menuiserie en bas de son immeuble situé dans un grand ensemble avec des objectifs de service à la population.

Dans leur gouvernance, les SIAE sont attentives à créer une ambiance propre à insérer les employés qui viennent s’y former, en dépit du fait qu’ils n’ont pas vocation à demeurer dans l’entreprise. Plusieurs de celles observées se préoccupent d’informer les employés en insertion sur l’entreprise et de supprimer des barrières symboliques entre ateliers, espaces de vente (11) et bureaux (7). Dans cette dernière structure (7), la semaine de travail s’ouvre par une réunion d’information de tout le personnel, avec un bilan de la semaine passée, les plannings de fabrication et de services pour la semaine à venir, et plus généralement l’évocation de tout ce qui implique directement les employés. D’autres cherchent à diversifier les activités et à créer l’opportunité de mixité des rapports humains comme ce jardin d’insertion (8) qui associe ses employés à des journées « portes ouvertes » auxquelles seront promus produits et services réalisés à un public de partenaires, d’usagers et clients potentiels de proximité.

L’analyse qui précède montre la diversité des innovations sociales que peuvent apporter les SIAE à leurs employés, usagers ou clients, comme à des partenaires potentiels sur leurs territoires. L’historique des structures étudiées permet de voir la manière dont le développement des innovations peut donner sens à cette diversité en enchaînant ces innovations dans le temps. Des politiques d’innovation se construisent en référence au projet social des SIAE, aux objectifs qu’elles se donnent pour le réaliser et aux opportunités à saisir. La veille des opportunités est une fonction essentielle. Le projet social se réalise progressivement par l’addition dans le temps d’innovations destinées à s’en rapprocher progressivement. Innover peut alors préserver la SIAE d’une dérive gestionnaire. Comme toute entreprise, une SIAE se doit de gérer ses activités et de se donner des objectifs budgétaires. Comme on l’a montré, certaines innovations ont leurs incidences en terme de revenus de la SIAE (rapport aux marchés), mais s’arrêter trop exclusivement aux gains de revenus offre rarement une ouverture à la réalisation d’objectifs sociaux. Les SIAE doivent rester attentives à innover en termes de projet d’insertion (rapport aux employés) et de réponse aux besoins de l’environnement.

Une politique d’entreprise doit s’intéresser à ces trois domaines qui ont leurs raisons d’être liés. Donner sa place aux exigences de rentabilité peut être constructeur d’une image de confiance dans les capacités de l’entreprise à réussir dans son projet social et de fierté pour l’employé d’y être associé. La prise en compte des besoins et aspirations de l’environnement social et politique contribue à donner du sens aux travaux fournis et à créer un désir d’y participer.

Il y a une méthodologie de l’innovation à mettre en œuvre à l’interne et en coopération avec les autres parties prenantes de ses activités. Ce travail appelle un processus d’observation, de collecte de données, de travaux de groupe (démocratie participative) au sein de l’entreprise et en liaison avec les partenaires impliqués. L’innovation sociale peut s’inspirer des réalisations d’autres SIAE. ou faire appel à des personnes ressources (1, 3, 4 et 14). Des SIAE, sans perdre leur autonomie, vont mutualiser moyens et compétences. On voit aussi se constituer des collectifs territoriaux de SIAE (15) dans l’objectif de faciliter ces rapprochements. Des structures nationales pratiquant l’essaimage de formules existantes (2, 8, 9 et 10) ont pu se constituer en centrales de services ayant l’objet de faciliter les coopérations entre les entreprises de leur groupe, mutualiser sous un nom commun des moyens de communication et des accords de mécénat profitant à l’ensemble des membres.

Ces politiques d’innovations raisonnées, de mutualisation et d’essaimage de concepts nouveaux  devraient avoir une incidence sur l’image d’initiative et d’efficacité des SIAE dans l’esprit de leurs partenaires. Chaque SIAE a certes, comme toute entreprise, ses forces et ses faiblesses. Ces structures devraient pouvoir collectivement s’appuyer  sur ces expériences novatrices pour penser leur développement.

L’innovation joue un rôle stratégique pour maintenir le dynamisme des SIAE qui ont le souci de rester en marche dans l’accomplissement de leurs projets. Le projet doit être en permanence évalué et réactivé. Nos valeurs sont à un horizon : on peut approcher de leur réalisation sans jamais l’accomplir. C’est le cas de l’aide qu’on peut apporter aux employés en fin de contrat dans leur recherche d’emploi. Chaque SIAE s’efforce de suivre au mieux ses employés au-delà du temps de contrat. Mais les encadrants sociaux ont des temps limités. Ne peut-on pas alors imaginer avec certaines SIAE (1) de développer un suivi en coopération avec des adhérents bénévoles dans l’esprit des équipes SNC (Solidarités Nouvelles face au Chômage) ? Cela serait aussi utile dans l’accompagnement dans leur premier emploi des plus fragiles au cours des premiers mois de cet emploi pour en accroître les chances de réussite. L’exemple qui vient d’être donné peut paraître anecdotique. Il reste que le problème est bien là et qu’il n’est pas résolu par les dispositifs existants.

IV- Expérimentations de nouveaux concepts d’insertion sociale

Le projet que nous venons d’évoquer est là pour nous rappeler qu’en dépit de leurs qualités les politiques d’insertion par l’activité sous leurs différentes formes ne répondent pas aux besoins de l’ensemble des personnes les plus éloignées de l’emploi. Pour certains il n’y a pas place dans l’économie dominante, du moins pas de droit inconditionnel à y trouver un emploi durable de qualité ni d’alternative proposée en l’absence de ce droit.

Les structures existantes de l’insertion par l’activité montrent leur efficacité en trouvant un emploi ou un processus de formations qualifiantes pour une part majoritaire des employés qui leur sont confiés. Pour ceux qui restent sur le bord du chemin ce n’est ni la faute de dispositifs qui ont leur rationalité, ni le manque de désir de ces employés d’intégrer un collectif de travail. Cela tient en effet à ces évolutions de l’emploi que nous avons relevées en introduction et qui font que les entreprises tendent à se centrer sur leur cœur d’activité avec l’intégration d’un personnel de plus en plus qualifié pour  répondre aux besoins de gestion d’investissements lourds et croissants en complexité. Ceux qui n’entrent pas dans ces critères sont affectés à des tâches secondaires -souvent sous-traitées- qui n’offrent plus d’emplois durables en nombre suffisant.

Pour les plus fragiles, c’est perpétuer un risque chronique d’instabilité et rendre difficile le retour à la  confiance en eux-mêmes. Le désir de certains d’entre eux serait de pouvoir prolonger leur emploi  dans la SIAE qui les a accueillis avec leurs difficultés et qui a su leur proposer avec un sens du « care » un collectif de travail qui correspond à leurs attentes. D’autres vont chercher à s’adapter en cherchant des compromis entre emplois de subsistance et recourent à des formes d’autoproduction et d’échanges informels en phase avec leur désir de préserver leur autonomie. C’est à ces deux aspirations que les initiatives décrites ci-après apportent des réponses.

Deux des structures étudiées (13 et 14) se donnent l’objectif d’intégration durable des personnes les plus éloignées de l’emploi. Elles reconnaissent le droit à tous d’être membre d’un collectif de travail. Elles se proposent d’accueillir tout travailleur qui souhaite les rejoindre sans exigence de capacités et sans limites dans la durée. Nous en décrivons les caractéristiques dans les paragraphes qui suivent. Elles ont en commun de se situer l’une et l’autre au sein de mouvements qui ont pour objectif l’accueil de populations en rupture sociale. TAE (« Travailler et Apprendre Ensemble ») est un chantier d’insertion créé au sein d’ATD-Quart Monde ; EMMAÜS (à Pau – Lescar) est une communauté du Groupe EMMAÜS, exerçant à titre principal une activité de Recyclerie. Leur pédagogie de développement de la personne est basée sur une expérience de vie qui ne s’arrête pas à l’apprentissage de savoirs faire professionnels. Leur objectif est de faire participer leurs membres dans des rapports d’égalité et de respect mutuel à tout ce qui fait la vie de l’entreprise et de faire que cette dernière favorise par son organisation et les échanges de savoirs le développement des personnes. Elles s’ouvrent en parallèle à l’apprentissage d’autoproductions et à des courants d’échange informels de proximité.

D’autres initiatives partent au contraire de ce constat du rejet de ces personnes par l’économie dominante pour leur proposer de développer leurs capacités par l’apprentissage d’autoproductions accompagnées. Ces objectifs ne ressortent pas de l’énoncé de leurs projets sociaux. Ils entrent par contre dans le projet du PADES (Programme d’Autoproduction et de Développement Social) qui s’adresse aux mêmes populations et que nous illustreront par la suite.

 « Travailler et Apprendre Ensemble (TAE) » est une entreprise pilote du Mouvement ATD Quart Monde créée en 2002 qui a pour objet d’intégrer durablement des travailleurs très éloignés de l’emploi dans un collectif favorisant leur développement humain et social tout en contribuant à expérimenter de nouveaux rapports de travail et d’échanges entre l’entreprise, ses salariés et son environnement.

TAE rassemble 20 salariés les uns très éloignés de l’emploi et les autres – Compagnons de travail – qui s’engagent à participer sur un certain nombre d’années à la vie de l’entreprise en travaillant en équipe avec les premiers à égalité. Les relations au sein de TAE sont à la fois professionnelles et conviviales. Tous bénéficient de contrats CDI à la différence des dispositifs d’insertion existants. C’est une garantie de stabilité qui offre à chacun la possibilité d’un développement personnel dans le cadre d’activités réparties entre trois ateliers (recyclage d’ordinateurs ; second œuvre du bâtiment ; nettoyage de bureaux). L’apprentissage se fait en commun. Chacun peut aller d’un atelier à l’autre pour se former. Le droit à l’erreur est reconnu et chacun est appelé à aider celui qui a des difficultés dans son travail. La responsabilité est personnelle et collective : chacun partage à TAE le souci de la qualité des prestations à fournir. La gouvernance repose sur des valeurs de respect mutuel, d’équité et de responsabilité. Le respect se manifeste par l’écoute, l’égalité dans les rapports, le partage des responsabilités et des revenus (les salaires sont peu différents : écart maximum de 70%). Offre est faite à chacun de participer dans  la transparence aux réunions de gestion de l’entreprise.

Au cours de ses 9 années d’exercice, TAE a pu développer des pratiques originales permettant d’intégrer durablement ce public au départ désocialisé. On se forme à TAE auprès des plus compétents et aussi par échanges de savoirs avec ceux qui ont l’ancienneté des pratiques. Il y a aussi partage des tâches communes (l’entretien des locaux ; la cantine) et acquisition de compétences d’autoproduction (jardinage, cuisine, etc.). Un temps est pris pour cela sur le temps de travail. C’est pour ceux qui connaissent des difficultés à s’intégrer dans la société dominante, la capacité de trouver une alternative à l’intégration au sein d’un espace de travail. Cela contribue à développer la confiance en soi, à se construire et trouver un mieux-être.

Cet esprit d’entreprise et ces pratiques ont évidemment leurs coûts. La gestion de TAE oblige à faire appel à une économie « plurielle ». Le choix d’intégrer les employés en contrats de travail CDI diminue les apports d’aides aux postes. La majorité des revenus provient des marchés (environ 80% du total des besoins de financement) ce qui est en contradiction avec la limite des 30% imposée par leur statut de chantier d’insertion. Afin de rester en accord avec ces règles, les services des ateliers sont proposés exclusivement à des clients associatifs et à des établissements publics dans le cadre de relations partenariales. Une charte de partenariat les appelle à contribuer au projet social de TAE. Il est en effet nécessaire de pouvoir compter sur des apports de dons (mécénat) pour équilibrer les comptes de gestion de TAE faute de statut en correspondance avec leur projet.

EMMAÜS Pau Lescar pratique l’accueil « inconditionnel » pour une population de sans-logis en rupture d’emploi ou de famille dans l’esprit des Emmaüs.  Il permet à chacun de s’intégrer comme compagnon dans la communauté,ce qui consiste à lui offrir nourriture et logement, soins de santé, partage de la vie commune et un complément monétaire (350 € par mois) contre sa participation aux activités.

Les temps d’activité offrent à chacun de se former et travailler dans différents ateliers (tri, menuiserie, cycles,vêtement, déco,  mécanique, etc.). Tous ces ateliers alimentent une Recyclerie qui vise à donner une seconde vie à tous les déchets collectés par la Communauté. L’activité repose sur la volonté de participer de chaque membre. Peu importe s’ils arrivent sans savoir acquis. Les uns apprennent auprès des autres (anciens, professionnels) qui transmettent leurs savoir-faire ; tous échangent, créant une dynamique participative au sein des différents ateliers. L’essentiel est de donner de son temps sur le principe du partage. Il y a mixité entre les 130 membres de la communauté. Les nouveaux arrivants sont accueillis par des anciens expérimentés et des compagnons permanents d’EMMAÜS. Par ailleurs, des chantiers de jeunes participent en été aux travaux de la communauté. Certains de ces jeunes vont s’intégrer à la communauté comme compagnons à la suite des chantiers.

Aux activités à objet de revente marchande, s’ajoutent des activités destinées au confort des compagnons et à l’autoconsommation. Un bâtiment de 27 chambres construit collectivement offre un accueil de groupe. Chaque compagnon désireux de s’installer à la Communauté peut ainsi prétendre à y vivre dans un logement individuel. En outre, depuis juillet 2008, un atelier collectif d’éco construction a vu le jour donnant la possibilité à ceux qui le désirent d’avoir leur propre maison. Il a permis de réaliser un premier ensemble d’une dizaine de maisons au sein d’un village coopératif. Géré par un responsable, il est ouvert à tous, même aux bénévoles venus de l’extérieur qui apprennent à bâtir dans le plus grand respect des matériaux locaux et de l’économie d’énergie.

Depuis le mois d’août 2009, la Communauté Emmaüs Lescar-Pau développe une ferme alternative. Grâce à l’obtention d’un terrain de 4,5 ha situé dans son prolongement vers l’ouest, elle permet de renouer des liens entre l’homme, l’animal et la terre. La Communauté EMMAÜS Pau Lescar se veut un lieu d’apprentissage d’un rapport à la vie, une sortie de l’isolement et un cadre d’échange de savoirs propre à reconstruire des personnalités détruites par les épreuves de la vie. Elle s’oppose au monde compétitif dominant et à son ignorance de ceux qui ont peine à s’y insérer. Elle se donne l’objectif de redonner à ces personnes un désir de vivre un bien-être qui leur est rendu accessible et de se reconstruire dans le respect et la reprise de confiance en soi.

Le PADES (Programme Autoproduction et Développement Social)3 a été créé en 1996 pour promouvoir l’autoproduction accompagnée comme outil de développement personnel dans le cadre d’actions sociales et de solidarité. Certaines de ces actions ont été menées en coopération avec une des SIAE (8) dont nous analysons les innovations en auto-réhabilitation de logements de personnes en grandes difficultés (avec des mesures de défense de la santé et maîtrise de l’énergie).

Pour le PADES, l’autoproduction englobe toutes les activités destinées à produire des biens et des services, pour soi et son entourage, sans contrepartie monétaire. Faire par soi-même, c’est un moyen de se construire comme sujet et de participer activement à l’échange social. Le PADES a appuyé des opérateurs dans la création et le développement de Jardins familiaux, l’autoproduction alimentaire (ateliers cuisine). Il est intéressant de noter que de manière spontanée les deux expériences de TAE et d’EMMAÜS Lescar intègrent de tels apprentissages dans leur plan d’ensemble.

L’objectif est de transformer un tissu d’initiatives isolées en une démarche cohérente avec des méthodes mieux définies. L’action du PADES consiste à analyser les actions innovantes de solidarité menées par des collectivités territoriales en liaison avec des opérateurs spécialisés dans le domaine de l’autoproduction pour essayer de lever les obstacles à leur développement en les rendant légitimes auprès des décideurs et de l’opinion. Elle cherche à cette fin à préciser à quelles conditions elles peuvent porter tous leurs fruits et à en généraliser les réussites. Dans un domaine où presque tout, méthodes et réseaux, est à construire, son action vise, entre autres, à apporter un soutien méthodologique aux opérateurs, aux institutions et aux collectivités locales. Il s’agit aussi de multiplier le nombre d’opérateurs et de tenter de modifier les relations avec les financeurs pour que les porteurs de projet ne perdent pas un temps considérable en démarches administratives. Le PADES effectue des missions spécialisées dans l’évaluation sociale et la modélisation méthodologique.

Cette exploration des pratiques d’innovations des 18 entreprises étudiées montre la nécessité d’adapter les réponses à la situation des publics en voie d’exclusion des marchés de l’emploi. Il est évident que l’insertion par l’activité sous ces différentes formes a toute sa valeur. Il est tout aussi évident qu’elle n’apporte de solutions positives qu’à une part limitée de ces publics. Il y a donc un bilan à réaliser de l’efficacité des SIAE, trop souvent limitée par les pouvoirs publics à la seule mesure des retours à l’emploi et qui ne fait place ni à ce que les SIAE réalisent sur les plans humains et sociaux au profit de leurs employés, ni aux apports de leurs activités dans la réponse aux besoins des personnes et territoires de leur proximité. Dans ces domaines, tout un champ d’innovations sociales peut être mis en œuvre comme le montrent les cas de SIAE analysés. Il est alors nécessaire de faire place au développement d’initiatives publiques soutenant dans l’ensemble des SIAE des capacités d’échanges de savoirs et de mutualisations de compétences et de moyens.

L’étude réalisée montre que des projets plus ambitieux doivent être mis en œuvre pour répondre au besoin de développement et d’insertion sociale des plus éloignés de l’emploi. Les expériences pilotes engagées par TAE et EMMAÜS-Lescar sur la durée en rupture avec le concept d’insertion économique montrent que des solutions existent pour ces populations dans la mesure où leur gouvernance se construit en participation avec eux pour s’adapter à leurs besoins. L’intégration de personnes rejetées par le système économique dominant doit trouver sa solution dans des entreprises conçues pour les accueillir comme le montrent les exemples de TAE et d’EMMAÜS – Pau – Lescar. Le PADES montre par ailleurs le rôle que l’autoproduction accompagnée peut avoir dans le développement des personnes et sa contribution à leur autonomie économique et à leur intégration sociale. Produire ne se limite pas à l’emploi salarié. L’insertion n’est pas seulement professionnelle. Elle se pose sur le plan social dans son ensemble. Autoproduire favorise paradoxalement le retour à l’emploi.

Il y a un bilan à réaliser des innovations que présentent ces expériences en rupture et une évaluation de leur formule économique. Le besoin se fait sentir de les soutenir en ce qui est nécessaire à leur survie pour certains et dans tous les cas à leur développement. Il y aurait à prendre en compte leurs spécificités à l’image de ce qui est fait dans le domaine du handicap. Ne voit-on pas d’ailleurs se développer des demandes de reconnaissance de handicaps à propos de maladies psychiques ? Des recherches seraient à réaliser en prenant en compte les questions que ce bref examen permet de poser : est-ce que la voie réglementaire pourrait apporter les protections nécessaires ? Ne pourrait-on pas favoriser le développement d’incitations au soutien de ces expérimentations par l’ouverture de marchés (développement de marchés protégés) ou par l’implication et le soutien d’acteurs privés (soutien et ressources de bénévolat ou mécénat) ?

L’étude donne l’image de diverses branches à greffer sur ce tronc de la demande d’emploi pour offrir à chacun le fruit d’un travail permettant l’expression de ses capacités et de ses désirs. Mais pour rester dans cette image, ce tronc est en manque de la sève nécessaire au développement des branches et à la vitalité des rameaux en voie d’expérimentation. Une prise de conscience devrait en tout cas se manifester du potentiel d’utilités sociales que représentent ces innovations qui répondent à des questions essentielles de société. Il y a là, pour les SIAE, un enjeu prospectif face au risque d’un désengagement de l’État dans les soutiens qui leur sont accordés, et de démotivation des employés qui les rejoignent.

Antoine Pillet

Résumé

Dans un environnement économique et technologique changeant, les économies développées sont en mal de création et préservation d’emplois stables et de qualité pour les publics qui en sont les plus éloignés et ceci dans un cadre politique moins protecteur. Ces évolutions sont porteuses de besoins et aspirations appelant des réponses nouvelles, auxquelles les structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) vont contribuer par des innovations sociales. Certaines permettent des avancées dans le cadre des dispositifs existants avec les contraintes qui en résultent. Elles relèvent donc d’innovations incrémentales (Alter, 2000). Mais leurs initiatives ont parfois une portée limitée qui appelle des innovations de rupture aux objectifs plus ambitieux.

L’objet de cette étude est d’analyser concrètement comment 18 structures d’insertion mettent en œuvre ces politiques d’innovation sociale pour répondre aux problèmes posés par ces évolutions. Ceci nous conduira à examiner les innovations sociales réalisées par 16 d’entre elles dans le respect des règles de leur statut. Pour 2 d’entre elles, les innovations de rupture les font sortir du cadre de l’insertion en intégrant l’ensemble de leur personnel. L’enjeu est de contribuer ainsi au « Changement d’Échelle » qu’ambitionne l’économie sociale et solidaire.