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Introduction

Publié sur le site internet www.lagenerationactive.fr le 5 octobre 2009, l’appel à projet « Expérimentations pour les jeunes » du Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et de la vie associative a permis à des collectivités territoriales, des associations, des établissements publics, des services de l’Etat de présenter conjointement avec des équipes de recherche, des projets en vue de mettre en œuvre des protocoles d’expérimentations. Les enseignements tirés des évaluations avaient pour but de venir nourrir la réflexion collective sur les moyens de soutenir les politiques de jeunesse.

La semaine événementielle intitulée « Printemps Santé 2010 » avait pour but de provoquer le questionnement et la réflexion chez les jeunes sur les conduites à risques par l’organisation d’un temps fort de prévention. Mise en place par le service prévention de Vitré Communauté, « Printemps Santé 2010 » rendait visible un partenariat engagé entre différents acteurs depuis trois années sur le territoire de Vitré Communauté et se proposait d’innover en matière de prévention et d’éducation à la santé. L’idée et l’organisation de cet événement étaient développées bien avant l’appel à projet du Ministère mais, pour que les organisateurs puissent accéder à des financements, il était exigé d’intégrer une équipe d’évaluation du projet. Ainsi, le travail d’évaluation proposé initialement par les deux parties (organisateurs et chercheurs) reposait sur l’étude d’indicateurs de bien être pour la jeunesse qui intéressaient particulièrement les acteurs engagés dans le projet. Mais la demande du Fonds d’expérimentations sociales était de connaître l’impact direct d’une telle manifestation sur les acteurs impliqués. En effet, l’originalité de « Printemps Santé 2010 » reposait sur un maillage assez fin des personnes touchées par la prévention : deux soirées thématiques ont permis de réunir acteurs de préventions et adultes ; la création d’une pièce de théâtre a permis un travail de fond avec un groupe de jeunes, des comédiens et un médecin très impliqué ; un temps fort de trois jours avec des stands a donné l’occasion à près de 2000 jeunes de rencontrer les partenaires du projet ayant réfléchi à la façon de les sensibiliser à l’addiction1.

Ainsi nous avons enquêté auprès de quatre catégories de personnes : le cœur de cible que représentaient les jeunes venus en quantité lors de la manifestation (des collégiens aux lycéens de tous âges grâce aux établissements scolaires publics et privés qui ont amené leurs classes sur les lieux de la manifestation) ; les jeunes et leur famille car un temps, le week-end, permettait aux jeunes de venir ou de revenir avec leurs parents ; les partenaires ayant participé à l’organisation de l’événement ; les élus qui se sont également impliqués dans le projet.

Ce rapide rappel du contexte fait apparaître deux logiques concomitantes :  1) les acteurs de terrain n’attendent pas les directives de l’Etat pour chercher et tenter des « formules innovantes ». Avec des circonstances favorables, ils réussissent à s’organiser pour agir même si la recherche de financement est toujours problématique. 2) L’Etat souhaite faire remonter les initiatives d’acteurs locaux, proches du terrain, pour faire émerger des projets innovants pouvant se généraliser. Il a un triple rôle : celui de détection de projet, de financeur et de valorisation. Les auteurs travaillant sur les politiques publiques ont identifié ce mouvement, notamment P. Hassenteufel qui évoque des « déplacements de la sociologie de l’action publique» vers celle de « l’État en interaction »2. L’action (et donc l’analyse)  «  ne part plus ici d’une des phases de l’action publique mais des acteurs impliqués. […] Il s’agit d’une approche par le bas (bottom up) et non plus par le haut (top down) »3. Ce nouveau cycle d’action publique nous conduit à penser « l’interdépendance ou le jeu d’échelle d’action publique comme créateurs d’idées territoriales en action »4 . La question que nous souhaitons poser rejoint l’idée d’E. Negrier en demandant dans quelles mesures les configurations territoriales seraient le lieu de leur fabrique. L’intérêt porté à « Printemps santé 2010 », valorisela dynamique d’acteurs locaux ayant mis en œuvre un projet innovant -dans son mode d’organisation- en matière de santé.

Comment les acteurs5 ont-ils travaillé ensemble pour atteindre leurs objectifs ? C’est-à-dire, comment ont-ils créé une dynamique ayant pour but de sensibiliser les jeunes, notamment les scolaires6 aux problèmes des addictions et donc à leur santé à Vitré Communauté ?

En effet, Vitré Communauté7 accueille environ 50% des élèves scolarisés en collège sur le Pays de Vitré et les ¾ des lycéens des établissements généraux ou technologiques (publics et privés confondus)8. Les établissements de Vitré Communauté9 sont situés essentiellement à Vitré mais tous les lycées se trouvent sur cette commune, un collège se situe sur Argentré-du-Plessis et deux autres sont présents à Châteaubourg.

Un questionnement spécifique a donc été conçu pour chaque cible étudiée. Ainsi, une partie quantitative concernant les jeunes a donné lieu à la constitution d’un questionnaire avec une majorité de questions à choix multiples afin d’identifier leurs comportements en matière de consommation d’alcool, de tabac et de drogue.

La perception de l’événement des partenaires a également été collectée à partir d’une grille spécifique.

Un troisième outil de questionnement a été conçu à destination des élus afin que l’enquête soit complète sur les différentes parties prenantes.Le recueil d’information, première étape de l’évaluation de l’évènement « Printemps Santé 2010 » du Pays de Vitré, a donc été réalisé à partir d’interviews individuelles pour les partenaires et les élus et par des réunions collectives organisées avec et pour les élèves ayant participé aux différents temps forts de la manifestation.

Ainsi nous proposons de présenter dans cet article, les actions innovantes des acteurs de terrain (partie 1) et leurs impacts pour lutter contre ces conduites addictives (partie 2).

I- Des projets locaux pour pérenniser une dynamique de dimension nationale ?

Cette partie chronologique permet de comprendre l’origine d’une dynamique de projets sur un territoire précis, posant les questions que soulèvent Jobert B. et Leca J.10 : « Faut – il désormais analyser les sociétés démocratiques post-industrielles comme un réseau éclaté de systèmes d’action dont l’interdépendance est problématique, ou comme l’articulation de structures lourdes de domination sociale sur un ordre politique tentant de maintenir la légitimation d’une autorité centrale ? Poser le problème dans ces termes, c’est admettre qu’il existe, à côté des multiples formes de représentation d’intérêt une représentation symbolique du « corps social » qui prétend produire l’intérêt général et délimiter le champ politique légitime ». Le projet « Printemps Santé 2010 » est une illustration d’un équilibre précaire de l’Etat avec les dynamiques locales.

1- Une politique constitutive

Le Comité Régional des Politiques de Santé de Bretagne a décidé en 2002 d’expérimenter un dispositif local d’animation territoriale de santé, d’abord pour une durée de trois ans. Ayant pour objectif d’adapter les différents programmes et politiques régionaux aux réalités locales et d’assurer la coordination et l’émergence d’actions cohérentes et adaptées de promotion de la santé. Ce dispositif d’animation territoriale de santé existe sur le territoire du Pays de Vitré depuis septembre 2004 ; il est soutenu par l’Agence Régionale de Santé, la CPAM et le Conseil Régional de Bretagne. Ce dispositif d’animation territoriale de santé est à la disposition de l’ensemble des partenaires. Il a pour mission de faire du lien entre les différents acteurs et de permettre une meilleure cohérence et coordination des actions. L’objectif est que soit collectivement élaboré un programme territorial d’actions, fondé notamment sur un diagnostic des besoins en promotion de santé. Un pôle documentaire en promotion de la santé existe ainsi depuis 2006 et plusieurs actions spécifiques sont conduites dont un programme de prévention des violences familiales et un programme de prévention du suicide.

C’est dans le cadre de cette exploration des besoins et de la recherche collective d’actions qu’un travail collaboratif a pu débuter avec différentes communes et les regroupements de communes, dont Vitré Communauté. Sur la base de constats communs et de la levée de moyens, des actions locales ont pu progressivement être mises en place.

A la fin de l’année 2007, l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie-Anpaa 35 a organisé un séminaire sur « La prévention des usages de drogues : quelle approche commune sur un même territoire ? », avec des professionnels, des bénévoles et des élus intervenant sur la ville de Vitré. Cette équipe a travaillé à partir du diagnostic local des besoins en promotion de la santé réalisé en 2005 sur le Pays de Vitré – Porte de Bretagne, qui définissait comme prioritaires sur le territoire les problématiques de la souffrance psychique du suicide et des consommations de produits.

Les adolescents et les jeunes adultes constituent les deux publics pour lesquels les acteurs du pays estiment qu’il est important de travailler.

Un comité technique s’est mis en place, suite au séminaire, coordonné par le CCAS de Vitré (service prévention – médiation) avec le soutien de l’Anpaa 35, et s’est donné pour objectif de « faire connaître aux jeunes et aux parents les ressources, les acteurs, les structures existant sur le Pays de Vitré – Porte de Bretagne ». Coordonné par le CCAS de Vitré (service prévention – médiation), ce groupe conduisit différentes actions à partir de 2009, tant sur le territoire de la commune de Vitré que sur celui de Vitré Communauté en convergence de partenariat, puis pilotées par le service Prévention qui mit progressivement en place des actions propres fondées sur le travail de diagnostic commun dans le cadre d’une appropriation territoriale de compétences.

La diversité des acteurs11 réunis dans ce projet, onze structures différentes, a apporté des visions différentes et complémentaires :

« (…) les personnes de l’Education Nationale, connaissant «l’envers du décor », c’est-à-dire des gens qui, dans la ville, à d’autres horaires travaillent pour les jeunes. Ils ont souhaité participer à des actions alors qu’avant, le lien n’existait pas. Avant, au sein des établissements, des actions de prévention étaient organisées uniquement en interne. Nous, de notre côté (service prévention – médiation du CCAS de Vitré), on mettait des actions en place pour les jeunes, mais à partir de 17h le soir ou pendant les vacances. Pas pendant les heures scolaires. D’un seul coup, on a pu mixer les actions. Cela a été possible à la suite du séminaire qui nous a permis de nous connaître et de nous dire : « on peut faire des choses ensemble ». »12

Le groupe de travail animé par l’animatrice territoriale de santé du pays s’est réuni à partir de janvier 2009 à raison d’une réunion de 2 heures une fois par mois. Ensemble, les partenaires ont travaillé sur le contenu d’une plaquette, ont prévu sa diffusion et la communication autour de cet outil. Ils ont aussi élaboré les modalités d’évaluation.

Au-delà de la création d’un support d’information, le projet « Retrouve le smile » a permis des échanges et une réflexion sur la prévention et la promotion de la santé auprès et avec les jeunes entre différents partenaires de la jeunesse du territoire donnant envie de finaliser leur travail par un événement « qui rassemble tout le monde ». La ville de Vitré a proposé les services d’un éducateur qui travaillait déjà depuis deux ans sur la prévention de la délinquance et accepté l’emploi d’un service civil volontaire. Petit à petit, l’idée d’une manifestation offrant la possibilité d’accueillir des jeunes de tout le territoire de Vitré Communauté grâce à la mise à disposition du Parc des Expositions de Vitré s’est imposée avec la nécessité de nouveaux partenaires : « Les partenaires initiaux ont proposé de contacter d’autres structures (…) qui sont venues rejoindre le comité technique de prévention ».

Nous nous trouvons donc dans la situation identifiée par Duran P. et Thoenig J.C.13, d’une politique constitutive édictant des règles et déléguant le traitement du contenu. Si le cadre général est posé par une politique publique, la force de proposition et de mise en œuvre reposent sur les acteurs complémentaires.

2- Une complémentarité des partenaires

Plusieurs types d’acteurs ont eu un rôle prépondérant en amont de l’événement « Printemps Santé 2010 » :

L’implication des jeunes

Les acteurs ciblés avaient un rôle prépondérant. Bien sûr, l’implication des jeunes dépendait de la façon dont ils étaient « amenés » sur l’événement. Mais avant cette étape ultime, les organisateurs et leurs partenaires ont pris soin de réfléchir à leur implication par deux biais : l’implication d’étudiants pour sensibiliser les jeunes en amont de l’événement et la mise en place d’une équipe de jeunes pour l’accueil. La volonté de proposer des stands où les jeunes visiteurs seraient acteurs de la manifestation est un autre aspect particulièrement travaillé avec les partenaires afin que les stands soient interactifs. Car les organisateurs souhaitaient que les jeunes « ne soient pas seulement consommateurs de la manifestation mais qu’ils puissent s’impliquer en amont ».

Le rôle des infirmières scolaires

Elles ont été présentes dès le premier séminaire de 2007 et ont fait tout le travail en amont. Non visible lors de la manifestation, elles ont été les chevilles ouvrières au sein des établissements scolaires :

« (…) elles nous ont aidé à réfléchir, elles ont parlé du projet dans leur établissement, elles ont persuadé le directeur, le principal ou le proviseur qu’il fallait envoyer un maximum de jeunes à « Printemps Santé 2010 ». (…) elles n’étaient donc pas sur la photo du journal mais elles ont fait un travail énorme. »

Les établissements scolaires ont pu être sensibilisés à la manifestation directement par leurs infirmières, donc en interne. Certains ont saisi cette opportunité pour faire un travail en amont avec leurs élèves, d’autres ont rendu obligatoire le déplacement à la manifestation et un seul établissement (sur les quatorze) n’est pas entré dans le projet en disant qu’il savait sensibiliser ses élèves lui-même. La volonté des organisateurs était que chaque établissement puisse « s’approprier le projet ».

L’animatrice territoriale de santé du pays

Son rôle d’accompagnement a été fondamental, notamment pour la connaissance des différents partenaires mais aussi pour la mise à disposition des supports de communication mis à disposition lors du forum de « Printemps Santé 2010 ». Une table entière de documents a permis aux jeunes de disposer d’informations supplémentaires.

Les partenaires14

Pour mettre en place le « Printemps Santé 2010 » à la fois en amont de l’événement et sur le site même, de nombreux partenaires ont donc été mobilisés. La plupart étaient issus d’organismes publics ou parapublics (Direction départementale du territoire et de la mer ; Sécurité Routière ; Caserne des Pompiers ; Police Municipale ; Gendarmerie ; Hôpital de Vitré ; Ligue contre le cancer ; Vitré Communauté ; Point Information Jeunesse ; Education Nationale ; CCAS et CDAS) et d’autres, en minorité, sont des associations ou des entreprises privées (Compagnie théâtrale « Les Becs Verseurs » ; AAPF de Rennes ; ANPAA ; Zénith FM). Mais chacun à sa manière œuvre sur le territoire. Certains ont, en effet, une action régionale (Compagnie « les Becs Verseurs »), d’autres départementale (Ligue contre le cancer, AAPF ; Sécurité Routière, etc) ; d’autres encore couvrent, par leurs actions, la région de Vitré (Zénith FM ; CDAS Pays de Vitré, etc) et enfin, un nombre non négligeable de partenaires oeuvrent à Vitré et son agglomération (Police Municipale, Pompiers, Touch’2 Style, CCAS de Vitré, PIJ de Vitré Communauté, etc).Leurs différences en termes de statut et de rayon d’action ont permis de rendre l’action des partenaires plus pertinentes et efficaces dans l’optique d’un événement tel que le « Printemps Santé 2010 ».

Plusieurs strates de partenaires ont donc participé au projet ; les partenaires initiaux, les nouveaux, ceux qui ont informé, ceux qui ont participé, des prestataires…La gestion de ces différents niveaux semble parfois avoir été difficile notamment dans la communication. Pouvons-nous alors parler de la constitution d’un réseau pour l’événement « Printemps Santé 2010 » ? En effet, ce collectif de personnes et d’organismes représente un niveau intermédiaire où chacun trouve un intérêt à sa participation15. Il pourrait s’agir selon Marsh et Thodes d’un réseau de niveau méso, entre le niveau micro –les comportements des acteurs particuliers- et le niveau macro –les réseaux nationaux voir européens et internationaux. Dans ce qui ressemble à un réseau de niveau méso, le rôle des élus est déterminant pour être un relais, à double sens, des politiques publiques.

3- Des élus  investis pour un réseau ouvert sur le thème de la santé

Plusieurs types d’implication, expliquant les raisons pour lesquelles les élus interviewés16 se sont impliqués dans le « Printemps Santé 2010 », ont été relevés.

  1. Un niveau individuel, où l’implication de l’élu est l’extension de considérations ou d’inquiétudes personnelles. Par exemple, l’élu en tant que parent s’implique dans la santé car il est préoccupé par le devenir de ses enfants notamment lors de l’adolescence. Ou bien il s’engage parce que, témoin des réalités liées à l’alcool ou au suicide, il décide de mettre en œuvre des actions.
  2. Un niveau réticulaire ; l’élu s’engage parce qu’il est animé par le souci de réunir les différents acteurs et partenaires locaux de l’action de prévention. Au niveau de l’engagement politique, l’élu s’implique parce que la santé est un souci prioritaire de la ville et de Vitré Communauté.
  3. Un niveau communicationnel ; l’élu s’engage dans le « Printemps Santé 2010 » pour faire passer un message de prévention à ses concitoyens et en particulier aux jeunes.

Les trois élus interviewés ont participé, de façon plus ou moins intense, aux réunions préparatoires de « Printemps Santé 2010 ». Cependant, plusieurs niveaux d’implication sont ressortis et mettent en avant quatre rôles tenus par ces élus lors de ces réunions : l’élu est acteur des réunions, il fait le relais entre Vitré Communauté et la ville de Vitré, présente des comptes-rendus à l’un comme à l’autre et est présent à l’ensemble des réunions préparatoires ; l’élu a un rôle de pilotage. Il est présent pour élaborer les grandes lignes directrices du projet. Il s’intéresse davantage à l’implication optimale des partenaires plutôt qu’à l’élaboration précise du projet ; l’élu peut aussi avoir un rôle consultatif, il n’est présent qu’à quelques réunions au cas où les participants auraient besoin de réponses à des questions spécifiques ; l’élu est simplement au courant de ce qui se passe, il n’est pas présent aux réunions préparatoires. Des animateurs prévention du CCAS, par exemple, ont été délégués. Ces rôles et implications nous font rejoindre la thèse de l’américain Knoke D. qui défend une approche structurelle des réseaux en l’inscrivant dans les théories sociologiques : «Les unités de base de tout système politique complexe ne sont pas les individus, mais des positions ou des rôles occupés par les acteurs sociaux et les relations entre ces positions»17.

L’enquête qualitative que nous avons menée auprès de ces six élus a permis de mieux comprendre la raison de leur investissement dans ce projet. Tous, qu’ils se soient impliqués ou non dans « Printemps Santé 2010 », dressent un constat alarmant en ce qui concerne la jeunesse. « […] un constat qui n’est pas très positif par rapport aux conduites addictives chez les jeunes », « Y a des gamins qui sont complètement défoncés […] c’est qu’il y a des gamins qui, le mercredi après midi, se débrouillent pour acheter de l’alcool […] ils sont défoncés quand ils reprennent les cours »

Pour certains élus interviewés, la santé, la prévention et l’ensemble des actions menées sur le territoire constituent un effort important mais sont trop dispersées.

« Le constat qu’on devait faire […] c’est que les politiques Jeunesse conduites à Vitré jusqu’à présent étaient plutôt empiriques. Beaucoup de choses de faites, peut-être de manière un peu dispersée parfois et qu’il fallait recentrer un petit peu et harmoniser l’approche autour de la jeunesse. »

L’attachement du Maire à la recherche de solutions aux problématiques qui touchent les citoyens a conduit à la mise en place de différentes actions comme, par exemple, la création d’un CLSPD (Conseil Local Sécurité Prévention de la Délinquance), la participation à des expérimentations de santé publique, le recrutement d’une animatrice territoriale de santé, l’articulation des pistes cyclables et des voies piétonnières de la ville.

Les problématiques sanitaires s’intègrent également au travers des politiques Jeunesse de la ville. En effet, au service Sport et Jeunesse de la ville de Vitré, une « feuille de route » formalise les différents axes de travail définis pour la jeunesse : participation des jeunes aux réflexions que la ville peut porter, accès aux pratiques culturelles, développement de la notion de citoyenneté, mise en œuvre d’un maillage entre les partenaires qui mènent des actions autour de la jeunesse.

La santé n’est certes pas une compétence dévolue à la ville, mais pour autant cette dernière est la clef de voûte des actions sanitaires de terrain. La santé est une priorité des politiques municipales parce qu’elle est une préoccupation transversale de plusieurs champs d’action du politique. D’autre part, c’est par le réseau de partenaires sur le territoire que s’amorcent les décisions liées à la santé. Ce maillage, ce réseau de partenaires peut tout aussi bien être des associations que des structures dépendant de la ville comme, par exemple le CCAS ; il s’agit alors d’un réseau comme lieu ouvert, comme le définit Richardson, « qui permet la mobilisation des acteurs sociaux non pas en fonction de leurs ressources mais en fonction de l’importance de leur intérêt déclaré »18.

L’exemple de « Printemps Santé 2010 » illustre également la notion de subsidiarité développée dans l’ouvrage collectif de Faure19. Pour les auteurs de cet ouvrage, « la subsidiarité (…)se traduit par une division du travail entre les différents échelons politiques, administratifs et la société civile sur des critères de compétence démontrée à se saisir et traiter un problème social et non attribuée par l’État sur la base de blocs de compétences. Ce sont l’efficacité et le pragmatisme qui supposent l’évaluation des effets des décisions prévues dans des procédures qui légitiment cette prétention à prendre en charge un problème social. (…). Le consensus est le mode de décision nécessaire au fonctionnement de cette mécanique. »20

Cette interdépendance entre les acteurs, leurs rôles et leurs compétences pour « Printemps Santé 2010 » montre combien le jeu d’échelle d’action publique est « créateur d’idées territoriales en action ». Pour autant, est-elle une innovation sociale ? Selon le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), l’innovation sociale se définit comme : « une intervention initiée par des acteurs sociaux, pour répondre à une aspiration, subvenir à un besoin, apporter une solution ou profiter d’une opportunité d’action afin de modifier des relations sociales, de transformer un cadre d’action ou de proposer de nouvelles orientations culturelles »21.  La mise en place de « Printemps Santé 2010 » fait écho à la première partie de la définition du CRISES ; ce sont les acteurs de terrains qui se sont mobilisés et qui, ensemble, ont tenté de trouver des solutions au problème récurrent des conduites addictives sur le territoire de Vitré Communauté. Il nous faut désormais tenter de vérifier la deuxième partie de la définition : en quoi  l’événement a-t-il modifié des relations sociales et proposé de nouvelles orientations culturelles ?

II- Impacts de l’événement

« Printemps Santé 2010 » avait défini clairement ses objectifs dont le premier était de provoquer le questionnement et la réflexion chez les jeunes autour des conduites à risques par l’organisation d’un temps fort de prévention.

Cinq sous-objectifs avaient été identifiés par les organisateurs et leurs partenaires : favoriser les échanges et la réflexion autour de la santé et des conduites à risques ; encourager la participation et l’expression des jeunes durant le temps fort, mais aussi en amont lors de la préparation de l’évènement ; stimuler la perception de la nocivité de certains produits et de la dangerosité de certains comportements ; favoriser des moments festifs sans usage de produits psycho-actifs en responsabilisant quant à la consommation d’alcool ; et créer une dynamique partenariale sur le territoire local.

Il est intéressant de constater la part importante et fondamentale qu’accorde l’équipe organisatrice aux échanges et à l’expression des jeunes lors de l’événement. La rencontre avec les différents acteurs du projet a permis de réaliser une étude d’impacts de « Printemps Santé 2010 » confrontant les objectifs ci-dessus énoncés avec le ressenti de chacun.

Rappelons cependant que cette étude d’impacts émane du Ministère comme une condition de financement du projet. Si les différentes personnes interviewées ont répondu de bonne grâce à cette ultime étape du projet c’est parce que nous avons insisté sur son caractère novateur et peut-être reproductif. En d’autres termes, nous n’avons jamais utilisé le terme d’évaluation pourtant à la mode. En effet, le principe d’évaluation, notamment des politiques publiques en France, se développe pour plusieurs raisons imbriquées : la volonté de maîtriser les finances publiques interroge la légitimité des champs d’interventions publiques ; la tendance à contractualiser avec des structures plutôt que d’ériger des normes réglementaires ; ou encore l’intervention d’administrations centrales pour des actions décentralisées22. Selon les études de Donzelot et Estèbe sur la politique de la ville23, l’Etat est passé de la prescription à la régulation en devenant « animateur » des politiques sociales. Cette tendance est accentuée par le positionnement de la Communauté européenne qui renforce l’exigence d’évaluation24. Progressivement, l’évaluation s’impose comme un outil de bonne conduite de l’action publique et de « bonne gouvernance 25». De nouvelles procédures ont donc été introduites : pour exemple, le Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et de la vie associative avait pris soin, en amont de cet appel à projet« Expérimentations pour les jeunes », de solliciter des équipes de recherche privées ou publiques dans le but de devenir « évaluateurs ». Ces dernières ont déposé un dossier de candidature validé par le Ministère leur offrant la possibilité de devenir des référents privilégiés. Ce fonctionnement renforce le constat d’un Etat « animateur » ce qui pose plusieurs problèmes notamment pour les chercheurs : ils répondent à ces modalités parce qu’elles leur apportent du financement. Par contre, la temporalité des contrats s’inscrivant dans une durée très courte et le contenu même des évaluations entrent parfois en contradiction avec le travail même du chercheur. Nous avons en effet, évoqué en introduction que le contenu du travail d’évaluation proposé initialement par les deux parties (organisateurs et chercheurs) reposait sur l’étude d’indicateurs de bien être pour la jeunesse qui intéressaient particulièrement les acteurs engagés dans le projet. Mais l’intérêt du Fonds d’expérimentations sociales portait sur une étude d’impacts, donc sur une évaluation à court terme de « Printemps Santé 2010 ». L’équipe de recherche rassemblée pour cette étude a cependant trouvé un intérêt dans ce travail car il donnait la possibilité de rencontrer tous les acteurs impliqués par l’événement et de réaliser une enquête qualitative sur plusieurs axes. Nous proposons dans cet article de faire ressortir les répercutions essentielles de toutes les parties touchées par la semaine de lutte contre ces conduites addictives.

1-Impacts pour les acteurs impliqués

Par acteurs impliqués, nous entendons toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin à l’organisation de « Printemps Santé 2010 ». Nous avons donc scindé notre questionnement vers trois groupes : l’équipe organisatrice, composée de deux personnes, semble globalement satisfaite de l’événement mais se pose de multiples interrogations sur les cibles, l’échelle territoriale, la fréquence de l’événement, le contenu du programme… Elle reconnaît que beaucoup d’aspects sont à améliorer mais l’impact de « Printemps Santé 2010 » leur semble cependant important du fait de la mobilisation des scolaires, des partenaires, des politiques et de la presse.

Les partenaires26 qui ont répondu le plus massivement à notre enquête sont le CSAPA, la BPDJ, le Conseil Général d’Ille et Vilaine et l’Education Nationale. La majorité d’entre eux officiaient sur le stand Dime el Destino (28% – 7 individus), puis sur celui de l’addictologie (20% – 5 individus), celui de la gendarmerie (16% – 4 individus), celui sur les dangers d’Internet, puis sur celui de la Sécurité Routière, celui sur la nutrition et enfin sur celui de la voiture-tonneau.

21 des 25 partenaires sont venus au « Printemps Santé 2010 » en réponse à une sollicitation, pour la quasi totalité de Vitré Communauté. Pour d’autres, l’implication dans l’évènement n’était que la suite logique de leur participation aux séminaires organisés par Vitré et l’ANPAA bien avant que mûrisse l’idée d’un éventuel forum santé en 2010.

La quasi totalité des partenaires est venue participer à la manifestation motivée par le fait que le « Printemps Santé 2010 » est une bonne occasion pour consolider le réseau de partenaires, pour faire une action de sensibilisation efficace ou encore pour être identifiés sur le territoire.

Selon les partenaires, les jeunes venaient sur leur stand et étaient intéressés d’abord par la documentation proposée puis pour poser des questions et enfin pour connaître la structure. Pour quelques partenaires interrogés, les jeunes venaient avant tout pour participer aux activités proposées sur les stands. Tous les partenaires s’accordent à dire que la cible des jeunes a été atteinte.

Plus de la moitié des partenaires (14 sur 25) ne connaissaient pas l’ensemble des structures présentes sur le forum, c’est pourquoi il y a eu de véritables échanges entre partenaires notamment lorsqu’un stand réunissait des personnes de structures différentes. Ces échanges se sont fait sur un mode informel puisque les partenaires avouent qu’ils ont rencontré avant tout des personnes plutôt que des structures. Pour certains, « Printemps Santé 2010 » a été également l’occasion de découvrir de nouvelles actions ou de nouvelles préoccupations de la jeunesse.

Réunir des partenaires pour un tel événement a permis d’échanger, de travailler en collaboration et de mener une action plus efficace.

Pour les partenaires, la manifestation a d’abord été utile au niveau des informations proposées sur les stands, puis il a permis de construire un réseau efficace de partenaires, et enfin il a réussi à sensibiliser les jeunes.

Ce temps fort a été considéré comme efficace parce qu’il a touché une large frange des jeunes de l’agglomération de Vitré, il a réussi sa mission de prévention sur divers thèmes tout en réussissant à dynamiser un réseau de partenaires. En ce sens, tous sont prêts à renouveler une manifestation comme celle-ci

Les élus interviewés portent un regard plutôt positif sur la participation des jeunes au « Printemps Santé 2010 »; ils se disent même agréablement surpris de l’implication des jeunes et du temps qu’ils ont pu passer sur le site de la manifestation. La réussite réside également dans le nombre de collégiens et de lycéens qui ont pu se déplacer (près de 2000 jeunes). Les élus rencontrés ont constaté que les jeunes ont pu pleinement profiter de la liberté qui leur était offerte.

Les élus interviewés tirent un bilan parfaitement positif de l’implication des partenaires dans le « Printemps Santé 2010 ». En effet, ils estiment que chaque stand a fait un effort d’originalité, a essayé de trouver une accroche (surtout visuelle) pour inciter les jeunes à venir et à participer. Les élus relèvent également qu’en amont un véritable travail de fond a été réalisé par les partenaires pour toucher au mieux le cœur de cible de l’évènement : les jeunes. On notera en dernier lieu que les élus rencontrés se félicitent d’avoir pu travailler avec des partenaires toujours présents, impliqués et dynamiques.

Peu de structures, de personnes ou bien encore moins de préoccupations ont été découvertes lors du « Printemps Santé 2010 » par les élus interrogés hormis une association de prévention, la compagnie théâtrale qui est intervenue lors de l’événement. Néanmoins, une personne revient souvent de par son charisme et son savoir : un Docteur et son service d’addictologie de l’hôpital de Vitré.

Le forum de la fin de la semaine a été apprécié dans sa totalité car le mode de circulation des jeunes sur le forum qui a pu permettre d’optimiser la liberté qui leur était proposée en allant à leur gré de stand en stand. Un certain nombre de stands a retenu l’attention des élus interviewés notamment les mini-conférences animées par le Docteur, la pièce de théâtre, le simulateur de conduite, …

La réponse des élus rencontrés est unanime quant aux effets d’une telle manifestation sur les conduites à risques des jeunes : il est bien trop tôt pour pouvoir répondre à cette question, il est difficile de savoir si cette action de prévention va avoir un impact ou non chez les jeunes. Selon eux, une chose est sûre: c’est par la multiplication de ce type d’événements, par la multiplication des types de messages qu’on peut espérer toucher les jeunes. Seul le long terme leur semble une donnée fiable en terme d’évaluation. Plus que la prévention en elle même, c’était l’identification des partenaires, des structures de soins et de prévention qui était visée. L’objectif du « Printemps Santé 2010 » était donc avant tout celui-ci. Pour les élus interviewés, cet objectif a été plutôt bien rempli.

« Printemps Santé 2010 » ne concernait pas uniquement les jeunes ; en effet une telle manifestation représentait une gageure pour Vitré Communauté. Quels ont donc été, pour le territoire, les apports de cet événement ? En premier lieu, ce que le « Printemps Santé 2010 » a pu apporter à Vitré Communauté, c’est l’espoir que, sur le territoire, les jeunes aient pu prendre conscience des conduites à risque. Une manifestation de ce type permet également aux élus et à l’ensemble des partenaires de prendre acte que, en termes de prévention, l’union fait la force, « qu’on est plus fort en travaillant ensemble ». « Printemps Santé 2010 » a permis aux élus impliqués de ne pas s’arrêter à un simple constat des problématiques liées aux conduites addictives chez les jeunes en organisant une véritable action d’envergure. En dernier lieu, la manifestation a permis de faire naître une nécessaire émulation autour de la prévention chez les différents acteurs qui pourront, par la suite, mener des actions plus efficaces chacun dans son domaine de compétences.

De manière générale, « Printemps Santé 2010 » a répondu aux attentes des élus rencontrés. Leurs attentes étaient avant tout de réunir et de connaître davantage les partenaires en matière de prévention sur le territoire de Vitré Communauté.

Globalement, la manifestation n’a pas fait évoluer le regard des élus interviewés sur les conduites à risque des jeunes. Ils connaissent leur territoire, les questions et les problèmes qui lui sont liés. En revanche, elle les a confortés dans l’idée qu’un travail avec les jeunes est indispensable si l’on veut faire évoluer les mentalités et les comportements.

Pour les élus rencontrés, il est indispensable de s’adapter aux jeunes, de porter les projets qu’ils proposent afin qu’ils soient acteurs du changement, de leur propre changement.

Ces différents retours font apparaître de relatifs changements dans les attitudes des acteurs impliqués dans le projet : en effet, « Printemps Santé 2010 » a surtout apporté un bénéfice aux partenaires qui se sont engagés dans l’action en les fédérant et posé les bases d’une réflexion plus générale de l’intervention publique. Tous attendaient de connaître les retombées auprès du jeune public. C’est également pourquoi, l’étude d’impact a été très attendue.

2- Impacts pour les publics visés

Deux mille jeunes sont venus en deux jours visiter les différents stands de « Printemps Santé 2010 ». Nous avons procédé en deux étapes pour tenter de connaître l’impact de la manifestation pour ces jeunes ; dans un premier temps, par un questionnaire distribué sur place au moment de repartir. Grâce à un panel établi à l’avance (répartition entre collèges/lycées et publics/privés), nous avons distribué 350 questionnaires et récolté 147 exemplaires en allant les chercher dans les établissements27 avec lesquels nous avions passé un accord. Dans un second temps, un autre panel de jeunes a été consulté un mois après l’événement en entretien collectif pour appréhender ce qu’ils avaient retenu de la manifestation. Au total, 82 jeunes ont pu s’exprimer.

Les lycéens et les collégiens suite à la manifestation

Collégiens et lycéens ont été interrogés par questionnaires suite au « Printemps Santé 2010 ». Ces questionnaires permettaient d’évaluer d’une part leurs conduites addictives éventuelles et d’autre part leur ressenti, leur satisfaction et leur insatisfaction, leurs découvertes lors de cette manifestation. L’échantillon des 147 collégiens et lycéens ayant répondu représente 7,35% de la population de référence avec 57,1% de filles et 42,9% de garçons ; 17,7% sont des collégiens28 et 82,3% des lycéens.

De manière générale, les jeunes ont trouvé le programme du forum intéressant puisqu’ils sont 88,5% à avoir déclaré qu’ils l’avaient apprécié. Collégiens et lycéens l’expliquent par deux raisons principales : ils ont trouvé la manifestation intéressante au niveau des informations proposées tant quantitativement que qualitativement ; ils félicitent l’organisation du forum pour l’interactivité mise en place sur bon nombre de stands, « ce n’était pas que de l’écoute ». Certains élèves (11,5%) ne l’ont pas apprécié car le forum ne faisait que répéter ce qu’on leur avait déjà dit notamment au cours de leur scolarité « on nous dit ce que l’on nous dit depuis longtemps ; je l’ai déjà fait en troisième ».

Bien que la grande majorité des jeunes interrogés ait apprécié le programme du « Printemps Santé 2010 », il existe quelques légères différences, entre les collégiens et les lycéens d’une part et entre les élèves du technique et du général d’autre part.

Alors que près de 9 élèves sur 10 ont trouvé le programme intéressant, les lycéens du général sont bien moins nombreux à se sentir réellement concernés par le « Printemps Santé 2010 » et les thèmes qui lui étaient associés. En effet, ils ne sont plus que 66,2% à sentir concernés par les thèmes du forum. Pour eux, le fait d’être consommateur (de tabac, d’alcool ou d’autres drogues), d’être jeune et d’être dans cette période de la vie faite de nouvelles expériences, l’utilisation de tels produits au sein du groupe de pairs sont les raisons pour lesquelles les collégiens et les lycéens avouent se sentir concernés.

Finalement, la frange de notre échantillon qui ne se sent pas concernée est celle qui ne consomme jamais de produits addictifs et qui n’a jamais de conduites à risque, « je ne conduis pas et je ne bois pas ; je n’ai aucun problème avec l’alcool ou la drogue, je suis pure ».

Il est intéressant de constater que ce sont avant tout les collégiens qui ne se sentent pas concernés par ce genre de manifestation. En effet, alors que plus de 7 lycéens sur 10 (72,9%) s’estiment concernés, seul un tiers des collégiens (34,8%) pensent de même. Cela s’explique par le fait que les collégiens consomment moins, et moins souvent, de produits addictifs que les lycéens. Par ailleurs, les lycéens du technique sont 84,2% à s’estimer concernés quand ceux du général sont 72,1%. Une fois encore, cela s’explique par la consommation et la fréquence de consommation de certains produits. Nous avons vu précédemment que les lycéens du technique avaient une consommation un peu plus élevée d’alcool durant le mois de référence de l’enquête, fumaient plus souvent et consommaient davantage de cannabis. Leur consommation a donc probablement eu un impact sur l’intérêt qu’ils pouvaient porter aux thèmes proposés au « Printemps Santé 2010 ».

Durant ces deux journées réservées aux lycéens et aux collégiens, le nombre de stands visités par élève a été de 5,18. Il n’existe pas de différence entre garçons et filles, entre collégiens et lycéens. En revanche, la légère différence existant entre les lycéens du technique et ceux du général confirme le plus grand intérêt porté par les élèves du technique aux thèmes proposés. En effet, alors que les élèves du général ont visité en moyenne 4,96 stands, les lycéens du technique en ont visité 5,5. La voiture-tonneau de la MACIF Bretagne est le stand qui a le plus retenu l’attention des jeunes. Viennent ensuite les stands sur l’alcool (17,9% des élèves ont préféré celui-ci) et le tabac (11,3%), puis de façon plus marginale Dime el Destino, le stand sur la drogue puis celui sur le sport. On peut noter que pour la grande majorité des élèves (56,6%), ce sont les stands où il y avait une dimension cinétique et une réelle mise en situation que les jeunes ont préféré. Les jeunes confirment ce constat dans leurs dires : « Parce que ça nous a montré que si on ne mettait pas la ceinture de sécurité, ça pouvait être dangereux » ; « ce n’est pas tous les jours qu’on peut faire des tonneaux ou du moins simuler un accident » ; « car ça bouge » ; « pour voir ce que ça peut faire quand on a bu » ; « ça donne la réalité ; car on réalise vraiment la situation ».

Les stands visités par les jeunes ont globalement répondu aux questions qu’ils se posaient, puisque pour 8 élèves sur 10 (79%) les intervenants ont su faire face aux interrogations des collégiens et des lycéens. Les 21% qui déclarent n’avoir pas trouvé de réponses sur les stands sont simplement ceux qui avouent ne pas avoir eu de questions à poser lors du « Printemps Santé 2010 ».

Vingt-deux structures étaient présentes lors du « Printemps Santé 2010 », et celles les plus connues sont avant tout des services publics comme les pompiers, la police, l’hôpital, la gendarmerie (BPDJ) ou encore l’Education Nationale. Les structures les moins connues, en dehors de la compagnie théâtrale « les Becs Verseurs » sont, étonnamment, celles directement liées à des problématiques d’addictologie comme l’AAPF (l’Association d’addictologie, d’aide, de prévention et de formation), le CSAPA (centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie) ou encore l’ANPAA (‘Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie). Cependant, il est possible de nuancer ce constat en se rendant compte que l’association qui fait de la prévention sur les sites festifs est connue par 17,7% des jeunes interrogés. Ces structures de prévention en addictologie ont-elles été découvertes et identifiées par les jeunes pendant le « Printemps Santé 2010 »? Ainsi, 6 élèves sur 10 déclarent avoir découvert le CSAPA, l’ANPAA ou l’AAPF. A ce niveau le « Printemps Santé  2010 » est une réussite, mais il est nécessaire d’être vigilant puisque lorsque l’on interroge les collégiens sans infléchir leurs réponses en leur donnant le nom de chaque structure présente sur le forum, il apparaît qu’ils n’identifient pas nominativement ces structures. Ils les qualifient plus vaguement par les termes « drogue », « alcool », « tabac », etc. Certes, les jeunes ont découvert un certain nombre de partenaires, mais a posteriori, ils ne les ont pas forcément identifiés.

Lorsqu’on leur demande ce qu’ils ont appris pendant « Printemps Santé 2010 », trois éléments récurrents ressortent : des éléments sur la drogue, le tabac et l’alcool. Ce sont évidemment les sujets qui les touchent le plus souvent puisque la pratique de la conduite automobile n’arrive qu’à la fin des années du lycée. Viennent ensuite les dangers liés à la route.

Mais la question du changement de comportement apporte des réponses plus réservées : pour une grande majorité des lycéens et des collégiens (65,6%), « Printemps Santé 2010 » n’aura aucun effet sur leurs comportements. Il y a peut-être, certes, une prise de conscience vis-à-vis des conduites à risque, mais aucune inflexion sur les conduites à risque.

Il n’existe pas de différence significative entre les sexes. En revanche, les collégiens sont plus nombreux que les lycéens (76% contre 63%) à penser que cette visite n’aura pas d’effet sur leurs comportements. En même temps, cela peut paraître compréhensible puisque les collégiens sont moins nombreux à adopter des conduites à risque. De la même manière, les lycéens du général sont moins enclins à changer leurs comportements que les lycéens du technique (63,2% contre 54,5%).

Globalement, les jeunes vont parler des conduites à risque suite au « Printemps Santé 2010 ». En effet 82,2% des collégiens et des lycéens auront parlé de ce qui les a marqués suite à cet événement. Encore une fois, il n’existe pas de différence significative entre les filles et les garçons. En revanche, s’ils sont au collège ou au lycée, dans le technique ou le général, les jeunes ne s’adresseront pas forcément aux mêmes personnes.

Les collégiens sont tout d’abord moins nombreux que les lycéens à parler des conduites à risque à leur entourage (71,4% contre 84,2%). Par ailleurs, ils vont avant tout s’adresser à leurs parents (cela concerne 42,9% des collégiens), puis à leur fratrie (21,4%) et enfin à leurs amis (7,1%). Quant aux lycéens, ils vont d’abord en parler à leurs amis (32,9%), à leurs parents (31,6%) et en dernier lieu à leur fratrie (19,7%).

Alors que les lycéens du général vont d’abord s’adresser à leurs amis, puis à leurs parents et enfin à leurs frères et sœurs, les lycéens du technique vont en parler avant tout à leurs parents puis indifféremment à leurs amis et à leur fratrie.

Pour ceux qui ne vont pas parler des conduites à risque à leur entourage, la raison est simple ils n’ont « pas envie ».

Impacts pour les collégiens un mois après l’événement

Trois classes de trois collèges29 ont été interrogées à la fois par questionnaire et par entretien : à partir d’un guide d’entretien et de quelques affiches disponibles lors de l’événement, les jeunes étaient invités à s’exprimer sur leurs impressions, leurs attentes, leurs découvertes et leurs questions. La rencontre s’achevait par la distribution d’un questionnaire. La première question posée aux collégiens concernait leur connaissance de l’organisation du « Printemps Santé 2010 », leur connaissance des acteurs mobilisés pour cette manifestation.

Force est de constater qu’un mois après l’événement, seuls quatre collégiens sur dix (42,7%) n’ont pas d’idée précise lorsqu’on les interroge sur les organisateurs. Pour autant, il est intéressant de voir que pour les collégiens ayant répondu à la question, c’est avant tout Vitré Communauté (pour 22% d’entre eux) et des professionnels de la santé et de la prévention (11%) qui sont à l’origine de la manifestation. Viennent ensuite les associations et leurs bénévoles (8,5%) ou encore les pompiers, les gendarmes ou la police (7,3%).

D’autre part, les réponses à la question Avez-vous découvert une ou plusieurs structures, associations, ce jour là ?, révèlent que les trois quarts des collégiens disent n’avoir découvert aucune structure lors du « Printemps Santé 2010 ». Par ailleurs, trop rares sont ceux qui s’arrêtent sur ce qu’ils ont pu découvrir lors de cette manifestation ; en effet, seuls quatorze collégiens précisent ce qu’ils ont découvert, de « la sécurité routière » au cannabis en passant par « des trucs sur la drogue » ou « les pompiers et le stand de sport ».

L’identification, le repérage des structures ressources, si chers aux élus locaux et aux partenaires, ne sont pas forcément des objectifs atteints.

Cependant, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas en mesure, un mois après la manifestation, d’identifier les structures ressources, qu’ils n’ont montré aucun intérêt pour un certain nombre de stands.

Celui qui a marqué le plus les esprits des collégiens est celui de la MACIF Bretagne et sa voiture-tonneau puisque 26,8% des jeunes interrogés affirment que c’est celui-ci qui a retenu le plus leur attention. Viennent ensuite l’activité des lunettes qui simulent l’état d’ébriété (15,9%), puis le stand sur les drogues animé par la gendarmerie. En revanche, le stand des pompiers ou les petits papiers n’ont pas marqué les collégiens.

Ces stands ont attiré l’attention des jeunes parce qu’ils les mettaient face à la réalité, parce qu’ils simulaient les risques potentiels. C’est donc en mettant ces collégiens dans des expérimentations contrôlées et sécurisées que l’on peut capter leur attention. Certains collégiens n’hésitent pas à utiliser le mot « attraction » pour nommer ces interventions, « parce que c’est intéressant de pouvoir voir ce que ça fait quand nous sommes sous l’effet de l’alcool avec les lunettes » ; « c’était assez réel » ; « c’était marrant et ça montrait ce qui peut se passer, cela nous prépare mais aussi permet de réfléchir » ; « ça donne de l’adrénaline »

Durant cette journée de prévention, les collégiens ont avant tout su retenir les messages de sensibilisation proposés, et tout particulièrement ceux concernant la drogue et l’alcool : « la drogue et l’alcool sont dangereux pour la santé » ; « la drogue provoque de graves conséquences » ; « ne pas tomber dans le piège de la drogue » ; mais aussi « elles nous montrent les risques de la route » ; « les ceintures de sécurité sont très importantes »

Les jeunes ont aussi retenu que « Printemps Santé 2010 » a été une journée de découvertes, d’apprentissages et de nouvelles connaissances autour des conduites à risque mais qui leur a permis aussi de « rater les cours »… Ils critiquent le trop grand nombre d’élèves présents pendant le forum.

Dans l’hypothèse d’une prochaine édition du « Printemps Santé 2010 », les collégiens interrogés sur des modifications et des améliorations, font ressortir trois aspects : d’abord la recherche constante du pragmatisme, de l’empirisme des interventions. En ce sens, les collégiens sont demandeurs d’une part de nouvelles simulations comme la voiture-tonneau, les « lunettes » ou encore le simulateur de conduite, et, d’autre part, de témoignages, par exemple « des toxicos et des alcooliques qui racontent leur histoire ». Ensuite le désir d’avoir plus de stands à visiter pour le prochain « Printemps Santé » notamment sur les risques liés à la route. Enfin, les jeunes voudraient avoir plus de temps pour pouvoir profiter au mieux des activités et des interventions proposées.

Le bilan de l’événement est positif mais il reste mitigé quant aux modifications des comportements de la jeunesse ; le travail reste donc à approfondir.

Conclusion :

L’événement « Printemps Santé 2010 » est une nouvelle action qui se révèle être innovante grâce à la dynamique des différents partenaires réunis. Il est pourtant difficile, malgré l’étude d’impacts réalisée en deux temps, de connaître précisément ses effets à moyen terme. Il serait intéressant que cette manifestation se renouvelle plusieurs fois afin d’approfondir la motivation des partenaires à poursuivre cette action, d’observer l’organisation de ce réseau naissant autour de la santé et surtout de mieux saisir les répercussions auprès des jeunes. Dans le cadre de cette étude, il n’était pas possible de programmer une observation sur le moyen et long terme. Il faudrait que les chercheurs trouvent d’autres ressources pour approfondir ses résultats et valider le réel caractère innovant de cet événementiel. Mais selon la grille de 20 critères définis par le Conseil Supérieur de l’Economie Sociale et Solidaire pour définir l’innovation sociale30, « Printemps Santé 2010 » répond déjà aux quatre grands axes énoncés : 1) cet événement répond à un besoin social mal satisfait et nous conforte dans l’idée de la présence de « créateurs d’idées territoriales en action »; 2) l’événement génère des effets positifs même si l’analyse ne permet pas de savoir si le projet a généré d’autres innovations ; 3) « Printemps Santé 2010 » a été une expérimentation durant laquelle les organisateurs ont pris des risques notamment en misant sur une forte participation des établissements scolaires et des risques financiers ; 4) les acteurs concernés par « Printemps Santé 2010 » se sont impliqués dans l’identification du besoin, la mise en œuvre du projet et sa gouvernance.

Finalement, au delà de la notion d’innovation sociale, nous avons pu faire apparaître l’imbrication entre la politique publique nationale et locale : en tant qu’équipe d’évaluation du projet, nous avons remonté nos analyses au Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et de la vie associative. Ce dernier a organisé des temps de rencontres afin que les différents projets financés puissent partager leurs expériences ; cette initiative positionne une nouvelle fois l’Etat comme un animateur. Nous avons eu le sentiment de rencontrer des acteurs de terrain concernés et réceptifs à la réflexion et eu un contact plus distant avec le Ministère qui  n’a donné aucune suite après la remise des rapports des évaluateurs. L’Etat est soumis aux changements d’orientation des équipes ministérielles et se trouve parfois dans l’impossibilité de poursuivre une politique thématique. Les acteurs locaux sont également soumis aux aléas politiques mais sont forts de leur motivation et de leurs intérêts sur le terrain (dans le cadre de cette étude, il s’agissait spécialement des élus et des professionnels de la santé) ; c’est toute la valeur d’un réseau de niveau méso abordé dans cet article. Ainsi, nous souhaitons, en conclusion de cet article, réitérer certains résultats de notre enquête pour les faire connaître plus largement :

Une ouverture à renforcer ers l’institution scolaire

Du point de vue du travail en partenariat, renforcer le lien vers le partenaire « Ecole » pourrait ancrer le travail déjà entrepris. Lycéens et collégiens, tout particulièrement, ont su dire que l’essentiel des informations préventives avait déjà pu leur être transmis dans l’enceinte scolaire ; témoignant en cela de la mission de prévention prévue dans le Socle commun, tant dans le cadre des enseignements que dans celui des actions de prévention organisées directement par les services rectoraux (voire par l’Inspection d’Académie) ou mises en place par les établissements sous l’effet du travail de leurs Comités d’Education à la Santé et à la Citoyenneté (CESC) et négociées alors directement par les établissements dans le cadre de leur autonomie.

S’ils n’étaient pas directement isolés comme « partenaires », les enseignants que nous avons rencontrés en allant visiter les jeunes dans les établissements étaient largement et authentiquement concernés par cette action de prévention. Ils nous ont pointé des manques et attentes : ils auraient souhaité « tôt dans le temps » bénéficier d’une information précise sur les contenus, avoir à leur disposition un plan, un exemplaire des documents afin de pouvoir travailler « en amont » avec leurs élèves (éventuellement dès le début de l’année pour penser l’événement comme un temps d’aboutissement), savoir ainsi – et en même temps – de façon précise ce que les enfants, dont ils ont la responsabilité sur leur temps de travail, allaient découvrir exactement in situ. Si nous avons pu constater une connaissance parfaite des acteurs du territoire chez les organisateurs (en l’espèce une connaissance des chefs d’établissement), nous n’avons pas constaté la même connaissance précise du travail conduit par leurs équipes, donc par l’école dans le cadre des programmes et des plans académiques de prévention. D’autre part, nos observations sur le terrain ont pu identifier la faiblesse de mémorisation des ressources produites par les jeunes un mois après l’événement. Au même titre qu’un travail collaboratif en amont avec l’école est à développer, le même type de travail en aval peut être imaginé avec le bassin scolaire qui permettrait la fonction « relance » et « mémorisation ».

Les parents : une présence diffuse mais pourtant nécessaire à consolider

Les données que nous avons pu traiter tant en amont qu’en aval de notre évaluation l’ont montré : le rôle parental est capital en matière de prévention. En intégrant un samedi dans leur temps de prévention, les organisateurs ont validé un élément essentiel, connu de longue date mais pas toujours mis en œuvre 31, de toute action de prévention à destination de la jeunesse ; à savoir l’impact que peut avoir sur les parents une action permettant de penser les conséquences de leur rôle éducatif, de leur autonomie et leur propre pouvoir de changement. Nos rencontres avec les parents, le samedi de l’événement, ont été l’occasion de constater les nombreux échanges entre parents et enfants sur les thèmes abordés, d’être l’observateur de participations conjointes à des stands (les motos de la Prévention Routière pour les pères). En assurant un temps « parents », les organisateurs répondaient également au constat réalisé par les partenaires selon lequel la nécessité de prévention sur le territoire ne touchait pas que les enfants. En pensant des temps forts (action des pompiers, flash mob), les organisateurs se sont donnés les moyens de persuader certains des partenaires de la nécessité complète de maintenir cette présence parentale, certes réduite le jour de l’événement ; il nous semble que le travail de communication permettant la venue des parents se doit d’être renforcé. Il semblerait également que la mise en place, le jour de l’événement, d’actions où l’adulte est directement le destinataire de la prévention serait pleinement en adéquation tant avec les objectifs du projet qu’avec ce que certains jeunes eux-mêmes attendaient  et qu’ils nous ont communiqué lors d’entretiens conduits au moment même de l’événement : la transmission d’une information préventive à destination de leurs parents.

Si notre échantillon enquêté était restreint, et de ce point de vue méthodologiquement critiquable, il n’en a pas moins une valeur en termes de pré-enquête. Ces restrictions une nouvelle fois posées, il ressort ainsi que les données récoltées témoignent de pratiques de consommation sur le territoire justifiant pleinement la prise en compte d’actions spécifiques et, de fait, l’intérêt des partenaires publics ou privés. Elles indiquent également la nécessité d’une meilleure connaissance statistique de la population pour pouvoir fonder une prévention adaptée.

Christophe Raison, Pascal Glémain, Valérie Billaudeau et Franck Rexand-Galais