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L’innovation est un thème omniprésent aujourd’hui. Cela tient d’abord à des raisons culturelles. En effet, l’imaginaire collectif qui traverse notre époque valorise le nouveau, dans tous les domaines, comme synonyme de progrès, d’efficacité, de potentialités inédites. La technologie est l’un des domaines dans lesquels cette valorisation est la plus manifeste, avec son côté ridicule, comme lorsque l’on voit ces files de consommateurs qui se forment devant les magasins juste avant le lancement d’un nouveau produit qui va transformer souvent à la marge le précédent, mais aussi des transformations majeures des modes de vie et des pratiques personnelles ou professionnelles sur des durées extrêmement courtes. Et de plus en plus courtes selon Hartmut Rosa1, qui considère l’accélération comme une caractéristique centrale du monde contemporain.

Mais ce n’est pas seulement pour des raisons culturelles que l’innovation est valorisée. Elle est en effet devenue au cours des dernières décennies un enjeu économique déterminant du point de vue de la compétitivité des entreprises et des territoires dans le cadre de marchés globalisés. La mise en concurrence généralisée engendrée par la globalisation économique exerce une pression sur chacun des acteurs pour préserver ou développer son avantage compétitif, ce qui donne une importance stratégique à la capacité d’innovation. Le Schéma régional de l’innovation en Bretagne2 est à cet égard exemplaire de cette vision des choses. Il met en exergue plusieurs facettes de l’innovation à finalité économique : innovation produit, service, procédé, équipement, design, marketing, organisationnelle, etc. L’innovation sociale est à peine mentionnée dans ce document, et elle y est associée à l’innovation organisationnelle, sous la forme par exemple des conditions de travail.

C’est sur cet arrière-plan contextuel que la notion d’innovation sociale doit être située pour en saisir les enjeux. L’on peut distinguer deux manières sensiblement différentes dont la notion a vu le jour et s’est diffusée. Dans une première orientation, l’innovation sociale est une catégorie résiduelle qui regroupe ce qui ne rentre pas dans les autres catégories de la pensée économique dominante. Elle y est pensée d’un côté à l’échelle de l’entreprise et subordonnée aux enjeux de compétitivité, qui conduisent à mettre l’accent en priorité sur l’innovation technologique, l’innovation organisationnelle et l’innovation commerciale. Dans cette perspective, en outre, la culture d’entreprise, la réputation en matière sociale, peuvent elles-mêmes constituer un avantage comparatif et donc un enjeu stratégique. Parallèlement, lorsque l’innovation sociale est pensée à l’échelle de la société tout entière, cette orientation conduit à mettre centralement l’accent sur l’idée que le modèle de protection sociale et de solidarité collective qui s’est structuré autour de l’État (ce que l’on appelle l’État social, désigné par ses adversaires de façon critique comme « État-providence ») doit être revu en profondeur pour assurer la compétitivité des entreprises (baisse des charges sociales) et qu’il convient de faire appel plutôt aux initiatives de la société civile pour maintenir un minimum de cohésion sociale.

C’est une autre orientation que nous souhaitons mettre au centre de ce dossier. L’innovation sociale désigne ici les finalités de la dynamique d’innovation et s’oppose à cet égard à l’innovation à finalités d’abord économiques. En d’autres termes, la priorité n’est pas placée sur la compétitivité des entreprises ou des territoires et sur la plus-value économique, mais sur la plus-value sociale et sociétale des initiatives, que désignent des notions et valeurs telles que inclusion sociale, utilité sociale, bien-être, égalité, autonomie, solidarité, empowerment. Tout comme l’innovation à finalité d’abord économique, l’innovation à finalité d’abord sociale peut se déployer sous plusieurs formes : produit ou service, technologie, forme d’organisation ou d’intervention, cadre institutionnel, etc. Et certaines de ces formes auront une dimension économique forte, comme par exemple les Structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) et beaucoup d’autres initiatives relevant de l’économie sociale et solidaire (ESS). Mais cette dimension économique y est ici encastrée dans des finalités sociales et sociétales, elle n’y est pas autonomisée ni encore moins considérée comme la valeur suprême (le « marché » comme siège de toute valeur).

En un sens, parler d’innovation sociale est tautologique, dans la mesure où l’innovation, quelle que soit sa nature – technologique, organisationnelle, commerciale, etc. – renvoie toujours à un ensemble de pratiques et de rapports nécessairement sociaux. En outre, l’on doit constamment avoir à l’esprit que la notion d’innovation est dans notre culture connotée positivement, alors que si l’on regarde les choses de façon distanciée, cela n’est pas justifié : pour prendre un exemple extrême, et si l’on emploie l’expression sous sa forme la plus générale, l’invention des chambres à gaz peut être considérée comme une innovation sociale dans l’Allemagne nazie !

Ce n’est donc pas en ce sens très général que nous parlons d’innovation sociale. Comme nous l’avons indiqué, l’adjectif « sociale » s’y oppose à « économique » du point de vue des finalités premières visées. D’autre part, la notion d’innovation y fait l’objet d’un jugement de valeur positif, comme on le voit bien par exemple dans la définition suivante, issue de la « Déclaration québécoise pour l’innovation sociale »3 :

Une innovation sociale est une nouvelle idée, approche ou intervention, un nouveau service, un nouveau produit ou une nouvelle loi, un nouveau type d’organisation qui répond plus adéquatement et plus durablement que les solutions existantes à un besoin social bien défini, une solution qui a trouvé preneur au sein d’une institution, d’une organisation ou d’une communauté et qui produit un bénéfice mesurable pour la collectivité et non seulement pour certains individus. La portée d’une innovation sociale est transformatrice et systémique. Elle constitue, dans sa créativité inhérente, une rupture avec l’existant.

Cette définition met bien en relief une idée majeure de la littérature sur l’innovation, à savoir que l’innovation doit être distinguée de l’invention ou de l’idée originale4 : le critère décisif est que le nouveau apparu quelque part « trouve preneur », c’est-à-dire soit adopté par un ensemble d’acteurs. Elle met également en évidence le fait que parler d’innovation sociale implique un jugement de valeur, dans des expressions telles que « répond plus adéquatement » ou « produit un bénéfice mesurable ».

L’on peut par contre reprocher à cette définition son caractère trop immédiatement consensuel et son manque de distance critique, ce qui est parfaitement compréhensible dans le cadre d’une « Déclaration », mais qui exige un complément du point de vue d’un regard plus distancié. L’on ne peut en effet postuler comme une évidence que tous les acteurs d’un contexte donné vont s’entendre sur ce que sont les « besoins » ou les priorités, ainsi que sur les solutions ou les réponses « les plus adéquates », produisant un « bénéfice mesurable ». La notion d’innovation sociale relève comme nous l’avons souligné d’un jugement de valeur, et celui-ci doit être rapporté aux acteurs qui le produisent, sachant que ce jugement peut être contesté par d’autres.  D’autre part, ce jugement peut être développé par des acteurs directement impliqués ou par des chercheurs, et là encore il importe de bien marquer l’origine du jugement.

L’on devrait donc en toute rigueur reformuler ainsi la définition ci-dessus pour être précis et favoriser la distance critique :

Une innovation sociale est une nouvelle idée, approche ou intervention, un nouveau service, un nouveau produit ou une nouvelle loi, un nouveau type d’organisation qui est jugé répondre plus adéquatement et plus durablement que les solutions existantes à ce qui est présenté comme un besoin social bien défini, une solution qui a trouvé preneur au sein d’une institution, d’une organisation ou d’une communauté et qui est jugée produire un bénéfice mesurable pour la collectivité et non seulement pour certains individus.

En résumé, parler d’innovation sociale, c’est mettre l’accent sur du nouveau (dans un contexte de réception donné, pas nécessairement dans l’absolu) ayant trouvé preneur, s’inscrivant dans une finalité d’abord sociale plutôt qu’économique, et qui est jugé ou déclaré pertinent par un acteur donné, y compris un chercheur, ce que d’autres peuvent toujours contester ou discuter. Ces précautions permettent à la fois de mobiliser cette notion pour désigner des initiatives et des dynamiques de transformation que l’on juge pertinentes et de l’inscrire dans une réflexion critique indispensable. Rappelons simplement le précédent d’autres notions qui ont en leur temps suscité l’enthousiasme avant d’être critiquées du fait de leur banalisation et de leur récupération, comme celle de « développement durable ». Il est à craindre que la notion d’innovation sociale suive la même voie. d’où l’importance d’en baliser précisément l’usage.

Yves Bonny