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L’objet de l’ouvrage de Christian Hermelin1 est la recherche-action et l’expression collective. L’acora est devenu un terme générique pour signifier un mouvement par des ateliers, chantiers, forum. Il s’agit d’une tentative d’organisation d’un mouvement de la recherche-action collective.

L’auteur commence son ouvrage en présentant les différentes formes de recherche-action collective (chapitre 1) :

Au centre des démarches d’acora se trouvent les acteurs sociaux qui, entre eux, constituent des groupes solidaires (chapitre 2). Partant de la notion d’acteur social définie par Pierre Ansart qui fait la distinction entre acteur (individu qui agit selon ses propres motivations) et agent (individu qui exécute une tâche), l’auteur apporte 2 nuances :

A partir de cette deuxième nuance, l’auteur forge le concept de sociodidacte par opposition à l’autodidacte (celui qui aurait élaboré en solitaire un savoir qui lui soit propre).

Essai de définition de la recherche-action en acora (chapitre 3) :

Ainsi, la recherche-action en acora est bien une pratique avant d’être un discours. Elle exprime une véritable transformation de la manière de concevoir et de faire de la recherche en sciences humaines.

Dans le même chapitre, l’auteur s’interroge sur la prétention scientifique de la recherche-action en acora. Selon lui, le problème est la distanciation qui est donnée pour indissociable de la démarche scientifique. Mais l’acteur en recherche est dans une position inverse du chercheur scientifique, il est impliqué. Donc, pour l’auteur, la seule et unique question est celle de la possibilité ou non de se distancier par le regard porté sur son implication.

Une pièce maîtresse : le journal d’atelier (chapitre 4). Il est composé à l’issue de chacune des séances, expédié aux membres du groupe, et fait l’objet d’une relecture à la suivante pour être corrigé par le groupe et validé par lui. Il repose sur un compte-rendu du travail collectif qui relève d’une oralité structurée et rédigée. Il a pour fonction d’organiser le cheminement du groupe en stabilisant ses progressions, en mémorisant les acquis et les hésitations. Il constitue les archives et prépare la production finale. Il recouvre trois aspects : celui du compte-rendu ; de préciser les grandes étapes et moments de la démarche du groupe ; la mise en forme des résultats partiels obtenus. Il vise une traduction de la production collective, en permettant de refléter, structurer, valoriser, analyser, dynamiser, communiquer et archiver.

L’auteur ne croit pas qu’il soit possible, utile ou souhaitable, d’établir une méthode de la recherche-action collective. Par contre, il présente les formes mises en place à des moments précis, pour procéder à des démarches considérées comme nécessaires.

Le travail en acora commence par les premiers tours de table (chapitre 5) qui ne sont pas une présentation mutuelle, mais, en fonction du sujet, la présentation de chacun peut prendre la forme de récits de vie qui constituent la mémoire du groupe. Elle peut être actualisée à chaque séance si l’objectif est d’étudier une action durant son déroulement. Elle peut être aussi complétée par des témoignages rapportés : il s’agit de rassembler des observations sociales qui permettent de comprendre la situation. Si le nombre de récits est trop important, il faut constituer de façon raisonnée un corpus à partir d’une grille de sélection construite par le groupe. C’est la confrontation de ces observations directes, multiples qui leur confère du sens : le fait d’avoir à les rapporter aide à porter sur elles un autre regard plus réflexif.

La construction des questions de recherche (chapitre 6) débute souvent par des questions en rafale. Après le jaillissement spontané, vient le temps d’une reformulation plus travaillée qui ne fait que confirmer le premier mouvement. Dans un troisième temps, il faut définir la question initiale. Celle-ci doit être unifiante et englobante. Dans ce processus, la commande n’est pas évoquée, le collectif d’acteurs doit pouvoir disposer de la liberté de formuler l’objet d’étude à sa manière, à partir des questions qu’il se pose et non pas des questions qu’on leur pose, selon une méthodologie qu’ils se donnent, avec un savoir qu’ils s’efforcent de construire collectivement. L’auteur propose des démarches pour la construction de la question initiale, unifiante et englobante : la tabulation des questions, le chaînage interrogatif.

Dans le chapitre 7, l’auteur met l’accent sur le travail sur les mots et les concepts. L’acora, s’il veut porter du sens au-delà de ce qui implique directement un groupe particulier, a besoin de conduire des démarches lexicales. Pour chaque groupe, partant de ce qu’il est, de son statut social, de son langage expérientiel et lexical, il est nécessaire de s’autonomiser en prenant la liberté et le pouvoir de construire son propre lexique pour exprimer son propre champ de réalité. Pour cela, le groupe doit élaborer un vocabulaire inédit, émanant de l’action, des acteurs et de leur perception des situations en établissant une liste de mots-clés d’abord par jaillissement spontané, puis par la collecte, puis par l’organisation du lexique. Le travail sur les mots permet de nommer la recherche (titre) ; de définir le concept premier qui désigne et construit l’axe principal de la recherche ; de définir les autres concepts nécessaires (concepts seconds) souvent des concepts d’action ; de mener des efforts de théorisation qui aboutissent à l’issue de la recherche à une modélisation des processus collectifs conduisant à la réalisation des objectifs de l’action, c’est-à-dire à la résolution du problème initial.

Ainsi, la recherche-action en acora débouche logiquement sur un processus de théorisation et de modélisation (chapitre 8). Théories et modèles qui désignent des représentations construites par la réflexion sur une pratique, un système ou une situation. Même si la production théorique n’est pas la finalité première d’une recherche en acora, le modèle théorique tend à se rendre nécessaire lorsque l’accumulation de données d’observations tend à être sans fin et si l’on veut en extraire de la connaissance pour prolonger les données par une mise en ordre qui vaut pour tout ce qui a déjà été collecté, mais aussi pour tout ce qui pourrait l’être ou le sera.

Ce processus s’appuie sur des investigations collectives (chapitre 9). Lorsque les groupes d’acora approchent, avec une certaine clarté, l’orientation qu’ils vont donner à leur recherche, ils passent aux investigations collectives fondées sur un « plan heuristique » (notion d’Henri Desroche). C’est-à-dire un programme commun pour le travail sur archives, la collecte de témoignages et des données : les acteurs s’organisent. Le plan heuristique permet de définir le choix de l’échantillon ou du corpus, de déterminer les axes d’investigation et les méthodes d’analyse de contenu.

Vient alors le temps de l’analyse collective de l’échantillon ou du corpus (chapitre 10) par des lectures « à voix haute » des données recueillies qui entraînent des échanges interprétatifs et/ou dans l’usage collectif d’outils d’analyses des divers types de contenus. Le débat sur ce qui a été vu, entendu et lu débouche sur une pluralité d’impressions convergentes et divergentes : il permet progressivement de construire des analyses enrichies par la pluralité des points de vue. Souvent, les acoras ont recours à des méthodologies plus objectives par envie de construire la preuve de ce qu’ils avancent : les questionnaires et leur dépouillement, les séries d’entretiens et, moins fréquent, les dépouillements systématiques de documents.

L’interprétation en fin de parcours s’opère sur l’ensemble du processus engagé par la reprise des journaux d’ateliers (revisités), la mise au jour des principaux axes de la recherche, la rédaction de synthèses et de conclusions.

Ainsi, le journal d’atelier a pour mission de préparer une conclusion du travail, par la publication d’une oeuvre aussi modeste soit elle (chapitre 11). Généralement, l’ouvrage demeure inscrit dans la nature profonde de la recherche-action. Les synthèses indiquent le débouché en termes d’action et que l’auteur désigne comme des actions militantes, ce qui est d’après lui le propre d’une recherche de mouvements. L’ouvrage final peut prendre des formes différentes : succession des journaux d’ateliers, ouvrages collectifs suite à un forum de recherche-action, livres synthétiques, articles de revue, …

La rédaction d’un ouvrage provoque un certain nombre d’interrogations du groupe : de quelle oeuvre s’agit-il ? A qui s’adresse l’ouvrage ?

Pour conclure, le chapitre 12 porte sur sens et démarches. L’acora n’est pas un ensemble de trucs, de méthodes, de bouts de pensées émiettées, de suites de réunions, il s’agit d’une trajectoire collective dont la ligne se dévoile dans la durée, se manifeste en lien avec le but originel et le but modifié portée par des acteur-chercheurs. La nature du groupe d’acteurs concernés interfère avec le sens que prend l’atelier collectif au point de lui imposer un certain visage. Faire acora, c’est d’abord tenter de la définir avec son caractère propre, examiner la direction prise, la contrôler, raisonner une trajectoire, ajuster les moyens et les buts. Construire la dynamique de recherche se fait non seulement en préalable, mais aussi et surtout, au fur et à mesure de la progression. Chaque fois, les acoras pratiquent une navigation constante entre l’unique et le multiple, le simple et le complexe, l’immédiat et le lointain, le local et le contexte global. Pour tous les acteurs d’acora, le maître mot est « on cherche à comprendre » : on comprend mieux ensemble lorsque, confronté aux mêmes réalités, on peut échanger des points de vue, rassembler des observations, construire des systèmes d’explication. La trajectoire acoreinne relève au final d’une démarche de savoir :

l’envie du savoir qui va au-delà de la seule envie de comprendre et l’envie de faire savoir. Mais la motivation première s’inscrit dans une dynamique de l’action, car, quelles que soient les trajectoires de recherche, elles tendent à se traduire par un retour sur l’action et cela d’une double manière, celle de l’évaluation et celle du projet restauré.

Odile Castel